|
|
|
#9
Action culturelle en milieu pénitentiaire - #8
Les ateliers décriture - #7
Rencontrer des auteurs - #6 Présence
de la poésie contemporaine - #4
Les revues à la barre - #2 Livre d'artiste, livre de bibliophilie
- #1 Fonds et politique dacquisitions
en librairie

Contrepoint(s) numéro 2
> Dossier : Livre d'artiste, livre de bibliophilie
Livre d'artiste, livre de bibliophilie... livre ! Dominique Mans
P.A.B : des bibliophiles alésiens au musée bibliothèque Pierre André Benoit. Axel HEMERY
Une collection publique : visite guidée. Gladys BOUCHARD
La bibliothèque et le patrimoine contemporain : "les livres singuliers" de la médiathèque la Durance à Cavaillon. Martine PRINGUET
Acquisitions précieuses et soutien de l'Etat. Claude GREIS
Pourquoi créer dans une bibliothèque de lecture publique un pôle autour de l'édition de livres différents. Martine CRIBIER
Jacques Clauzel : un portrait. Benoît LECOQ
Artiste et éditrice : où est la rigueur et où est la vague ? Astrid GERAUD
Figures du livre. Michaël GLÜCK

Pierre André Benoit, dit P.A.B., nous laisse une uvre déditeur, de poète, de peintre et dartisan du livre exemplaire. En outre, il a su, grâce à une intuition étonnante, trouver les lieux en résonance avec son uvre, Ribaute-les-Tavernes puis Rivières de Theyrargues et, enfin, à partir de 1989, le château de Rochebelle où devait sinstaller le musée bibliothèque Pierre André Benoit. Ainsi, les lieux de luvre deviennent-ils à leur tour des uvres dart hantées par la présence de leur fondateur.
Pierre André Benoit est né en 1921 à Alès et il est mort en 1993 sans avoir quitté sa région natale. Il na suivi aucun plan de carrière mais sest construit par les rencontres comme un éternel oisif. Dès lépoque des bibliophiles alésiens, véritable portrait de jeune homme en éditeur, Pierre André Benoit comprend quil veut faire des livres voués à la défense et à lillustration de la poésie où lartiste serait un complice actif. Cest lécho des mots du poète sur le peintre qui est la condition préalable à lillustration et jamais le contraire.
En dépit des progrès techniques réalisés dans limprimerie et de la stature croissante des artistes contactés, P.A.B. continuera de pratiquer toute sa vie lart de la débrouillardise à quatre sous. Nécessité et agrément faisant loi, chaque livre sera une aventure initiatique pour laquelle lexpérience du livre précédent servira peu. P.A.B. samusera beaucoup trop, entre ses nombreuses années de marasme, pour avoir le temps de grandir car à quoi bon atteindre lâge de la maturité lorsque lon crée des livres.
Certaines rencontres ont été plus importantes que dautres : Seuphor pour la découverte de lart abstrait, Char et Braque pour leur classicisme, Jean Hugo pour son charme franciscain, Rose Adler par son amour des petits livres, Picasso parce que cétait Picasso, Dubuffet pour son indépendance, Vieira da Silva pour son raffinement. Ne pas citer les autres est un crime, dont P.A.B. ne se fût pas rendu coupable, sauf en cas de brouille, ce qui se produisait parfois. Ils sont tous cosignataires des livres de P.A.B. mais tous, sauf Dubuffet qui a entraîné P.A.B. vers des terres inconnues, ont réalisé des choses différentes grâce à leur rencontre avec léditeur alésien.
Dans la rigueur et le respect de lesprit du livre classique, luvre de P.A.B. est un pied de nez au culte du beau livre en pur papier du moulin de la Chiffonnière et à la couverture en peau dornithorynque vieillie en fût. Le livre est un acte modeste et essentiel. Il ne paie pas forcément de mine mais son contenu doit réjouir lâme et le corps.
Soucieux de la survie de son uvre au-delà dune diffusion quil savait et voulait rare, P.A.B. a souhaité bâtir un écrin à son image, un lieu où luvre se découvrirait progressivement jusquau dévoilement complet qui seffectue, tel le dernier sanctuaire dEleusis, dans la bibliothèque. Lidée de base est belle et fonctionnelle. Le musée bibliothèque Pierre André Benoit est à la fois spectaculaire et intimiste, lumineux et secret, antre du livre et champ de la peinture. Les enfants peuvent sébattre bruyamment au milieu des pots de peinture dans la grande salle du rez-de-chaussée tandis quun bibliophile sabîme dans le déchiffrement dune rare correspondance poétique exposée dans une vitrine de la bibliothèque silencieuse du deuxième étage.
Lutopie fondatrice de cette étrange institution agit encore dix ans après son ouverture. Certes, P.A.B. avait imaginé des réseaux de soutien plus influents et une place au centre de la cité (non sans le désir contradictoire de rester en marge). La Bibliothèque Nationale de France aurait laissé miroiter un partenariat plus gratifiant pour le musée. En fait, la greffe du musée na jamais pris sur la ville, les bibliophiles influents constituent une infime minorité, même à léchelle dun pays, et la Bibliothèque Nationale de France sest vue proposer des défis autrement plus audacieux.
Le musée bibliothèque Pierre André Benoit nen reste pas moins une éclatante réussite. Le livre y est magnifié comme il ne lest nulle part ailleurs, en tant quobjet esthétique, production de lesprit et source de plaisir. La peinture virevolte autour du livre comme sa plus ancienne complice. Le projet dune vie se lit sans cartels ou didascalies pédantes. Loin dêtre une nécropole, ce musée tire profit de ses contraintes de départ (faiblesse relative dune collection par ailleurs très cohérente, configuration de lieu de mémoire) pour ne jamais mentir au visiteur sur sa véritable nature.
En tant que conservateur, jai pu gérer ce musée bibliothèque comme une pension de famille, sans aucune nuance péjorative. Jen changeais le décor selon les saisons, y invitais régulièrement de nouveaux artistes, amis ou non de P.A.B. Ces derniers y trouvaient gîte, couvert et délassement de lâme. Les enfants des écoles y découvraient la beauté sans obligation dachat. Lobbies du livre et de la peinture restaient dans le vestibule. Cette demeure était autant pour eux que pour les autres, hélas trop peu nombreux. Je pense sincèrement que ce lieu est unique et quil nobéit pas aux lois de gravitation qui sexercent habituellement sur les musées et les bibliothèques. Je pense toutefois quil a emprunté aux musées et aux bibliothèques le trait qui les différencie des manifestations éphémères de la culture, léternité.
Axel Hémery
Conservateur du musée bibliothèque Pierre André Benoit à Alès de 1993 à 1998. Actuellement conservateur au musée des Augustins à Toulouse.
Haut de page
|
|