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Contrepoint(s) numéro 2
> Dossier : Livre d'artiste, livre de bibliophilie
Livre d'artiste, livre de bibliophilie... livre ! Dominique Mans
P.A.B : des bibliophiles alésiens au musée bibliothèque Pierre André Benoit. Axel HEMERY
Une collection publique : visite guidée. Gladys BOUCHARD
La bibliothèque et le patrimoine contemporain : "les livres singuliers" de la médiathèque la Durance à Cavaillon. Martine PRINGUET
Acquisitions précieuses et soutien de l'Etat. Claude GREIS
Pourquoi créer dans une bibliothèque de lecture publique un pôle autour de l'édition de livres différents. Martine CRIBIER
Jacques Clauzel : un portrait. Benoît LECOQ
Artiste et éditrice : où est la rigueur et où est la vague ? Astrid GERAUD
Figures du livre. Michaël GLÜCK



Pierre André Benoit, dit P.A.B., nous laisse une œuvre d’éditeur, de poète, de peintre et d’artisan du livre exemplaire. En outre, il a su, grâce à une intuition étonnante, trouver les lieux en résonance avec son œuvre, Ribaute-les-Tavernes puis Rivières de Theyrargues et, enfin, à partir de 1989, le château de Rochebelle où devait s’installer le musée bibliothèque Pierre André Benoit. Ainsi, les lieux de l’œuvre deviennent-ils à leur tour des œuvres d’art hantées par la présence de leur fondateur.
Pierre André Benoit est né en 1921 à Alès et il est mort en 1993 sans avoir quitté sa région natale. Il n’a suivi aucun plan de carrière mais s’est construit par les rencontres comme un éternel oisif. Dès l’époque des bibliophiles alésiens, véritable portrait de jeune homme en éditeur, Pierre André Benoit comprend qu’il veut faire des livres voués à la défense et à l’illustration de la poésie où l’artiste serait un complice actif. C’est l’écho des mots du poète sur le peintre qui est la condition préalable à l’illustration et jamais le contraire.
En dépit des progrès techniques réalisés dans l’imprimerie et de la stature croissante des artistes contactés, P.A.B. continuera de pratiquer toute sa vie l’art de la débrouillardise à quatre sous. Nécessité et agrément faisant loi, chaque livre sera une aventure initiatique pour laquelle l’expérience du livre précédent servira peu. P.A.B. s’amusera beaucoup trop, entre ses nombreuses années de marasme, pour avoir le temps de grandir car à quoi bon atteindre l’âge de la maturité lorsque l’on crée des livres.
Certaines rencontres ont été plus importantes que d’autres : Seuphor pour la découverte de l’art abstrait, Char et Braque pour leur classicisme, Jean Hugo pour son charme franciscain, Rose Adler par son amour des petits livres, Picasso parce que c’était Picasso, Dubuffet pour son indépendance, Vieira da Silva pour son raffinement. Ne pas citer les autres est un crime, dont P.A.B. ne se fût pas rendu coupable, sauf en cas de brouille, ce qui se produisait parfois. Ils sont tous cosignataires des livres de P.A.B. mais tous, sauf Dubuffet qui a entraîné P.A.B. vers des terres inconnues, ont réalisé des choses différentes grâce à leur rencontre avec l’éditeur alésien.
Dans la rigueur et le respect de l’esprit du livre classique, l’œuvre de P.A.B. est un pied de nez au culte du beau livre en pur papier du moulin de la Chiffonnière et à la couverture en peau d’ornithorynque vieillie en fût. Le livre est un acte modeste et essentiel. Il ne paie pas forcément de mine mais son contenu doit réjouir l’âme et le corps.
Soucieux de la survie de son œuvre au-delà d’une diffusion qu’il savait et voulait rare, P.A.B. a souhaité bâtir un écrin à son image, un lieu où l’œuvre se découvrirait progressivement jusqu’au dévoilement complet qui s’effectue, tel le dernier sanctuaire d’Eleusis, dans la bibliothèque. L’idée de base est belle et fonctionnelle. Le musée bibliothèque Pierre André Benoit est à la fois spectaculaire et intimiste, lumineux et secret, antre du livre et champ de la peinture. Les enfants peuvent s’ébattre bruyamment au milieu des pots de peinture dans la grande salle du rez-de-chaussée tandis qu’un bibliophile s’abîme dans le déchiffrement d’une rare correspondance poétique exposée dans une vitrine de la bibliothèque silencieuse du deuxième étage.
L’utopie fondatrice de cette étrange institution agit encore dix ans après son ouverture. Certes, P.A.B. avait imaginé des réseaux de soutien plus influents et une place au centre de la cité (non sans le désir contradictoire de rester en marge). La Bibliothèque Nationale de France aurait laissé miroiter un partenariat plus gratifiant pour le musée. En fait, la greffe du musée n’a jamais pris sur la ville, les bibliophiles influents constituent une infime minorité, même à l’échelle d’un pays, et la Bibliothèque Nationale de France s’est vue proposer des défis autrement plus audacieux.
Le musée bibliothèque Pierre André Benoit n’en reste pas moins une éclatante réussite. Le livre y est magnifié comme il ne l’est nulle part ailleurs, en tant qu’objet esthétique, production de l’esprit et source de plaisir. La peinture virevolte autour du livre comme sa plus ancienne complice. Le projet d’une vie se lit sans cartels ou didascalies pédantes. Loin d’être une nécropole, ce musée tire profit de ses contraintes de départ (faiblesse relative d’une collection par ailleurs très cohérente, configuration de lieu de mémoire) pour ne jamais mentir au visiteur sur sa véritable nature.
En tant que conservateur, j’ai pu gérer ce musée bibliothèque comme une pension de famille, sans aucune nuance péjorative. J’en changeais le décor selon les saisons, y invitais régulièrement de nouveaux artistes, amis ou non de P.A.B. Ces derniers y trouvaient gîte, couvert et délassement de l’âme. Les enfants des écoles y découvraient la beauté sans obligation d’achat. Lobbies du livre et de la peinture restaient dans le vestibule. Cette demeure était autant pour eux que pour les autres, hélas trop peu nombreux. Je pense sincèrement que ce lieu est unique et qu’il n’obéit pas aux lois de gravitation qui s’exercent habituellement sur les musées et les bibliothèques. Je pense toutefois qu’il a emprunté aux musées et aux bibliothèques le trait qui les différencie des manifestations éphémères de la culture, l’éternité.

Axel Hémery
Conservateur du musée bibliothèque Pierre André Benoit à Alès de 1993 à 1998. Actuellement conservateur au musée des Augustins à Toulouse.


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