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Contrepoint(s) numéro 7
> Dossier : Rencontrer des auteurs
Editorial par Benoît Lecoq
L'auteur est là, vous aussi… Jean DEBERNARD
Fausse présence. René PONS
Pourquoi je rencontre des enfants. René ESCUDIE
Lire-Rencontrer. Gérard FABRE
Flambeurs et croqueurs. Régine DETAMBEL
Toujours est-il que j'ai accepté en plusieurs occasions de lire mes poèmes. Bernard CHAMBAZ
Pour la rencontre. Jean-Louis VIDAL
Ecrire c'est se plonger dans un territoire de solitude. Emmanuel DARLEY



René Escudié se consacre à son activité d'écrivain et d'auteur dramatique en vivant à Cournonsec, près de Montpellier. Il est aussi écrivain pour la jeunesse. Ses ouvrages ont été traduits en plusieurs langues. Il est lui-même traducteur. Depuis de nombreuses années, il anime des ateliers d'écriture en et hors milieu scolaire, ainsi que des formations d'animateurs et d'enseignants aux pratiques de l'écriture. Membre de la Charte des Auteurs et Illustrateurs du Livre de Jeunesse, il rencontre des enfants à travers toute la France, ainsi qu'à l'étranger

Par hasard, au moment de rédiger cet article, je retrouve une contribution totalement oubliée à une revue de théâtre . Après une série de cinq rencontres avec des lycéens de Belfort et la lecture d’une de mes pièces, je restituais mon angoisse avant la première séance : « Qu’est-ce que je fous-là ? Et pourquoi ? Et de quel droit ? De quel droit leur infliger mes mots, à eux qui finalement n’ont pas choisi de venir les entendre ? Est-ce que mes mots vont les atteindre ? Est-ce qu’ils ne vont pas les rejeter ? Me rejeter ? Est-ce qu’ils ne vont pas bailler, se moquer, tousser, ricaner, brailler, chahuter, s’emmerder ? De quel droit suis-je là ? De quel droit ? »
Il y a de ça près d’un quart de siècle. Déjà... J’étais un auteur dramatique, je n’écrivais pas encore pour la jeunesse et les rencontres d’écrivains avec des classes étaient d’une rareté absolue. C’étaient certainement la première fois que je rencontrais des jeunes à propos de l’écriture. J’en avais eu un choc, je parle « d’attention avide » et « d’explosions de réactions », « du flot ardent des questions, la découverte d’esprits qui vont directement à l’essentiel, le dialogue qui s’installe, d’abord entre l’auteur et les auditeurs, comme une jeu de balle et qui, ensuite, évolue en une réflexion collective où l’auteur n’est plus le moteur mais la simple partie d’un tout ».
Et, à propos du théâtre -mais j’aurais pu tout aussi bien parler de roman ou de poésie- je concluais : « Il nous faut tous, auteurs, metteurs en scène, comédiens, entrer dans les écoles, dans les lycées, partout où l’on enseigne, montrer que le théâtre est vie. Et l’auteur aussi. L’Auteur en premier. Ne pas rester dans son superbe isolement de créââââââteur entre les quatre murs de sa chambre. Il faut aller montrer aux autres et en particulier aux jeunes qu’il n’est pas portrait jauni et aplati entre les feuilles des histoires littéraires. Il faut aller montrer sa gueule, même si elle est vilaine, montrer aux autres que l’on vit, que l’on mange, que l’on boit, que l’on rote et que l‘on pète aussi, comme tout le monde! Montrer que l’auteur n’est pas cette sorte de dieu fabriqué (au bénéfice de qui, bon sang !) aux panthéons de la culture, ce démiurge dont le moindre mot -la plus infime virgule- est intentionnel, si intentionnel qu’on peut en tirer trois questions pour une explication de texte... »
Et qu’aller au théâtre et, pour l’auteur se rendre dans les classes étaient des « nécessité(s) pour les jeunes d’abord. Pour leur permettre de faire leurs propres choix, pour qu’ils puissent arriver véritablement à leur condition d’hommes et de femmes complets, et non devenir des produits standardisés d’une culture livresque . Pour qu’ils sachent enfin que le théâtre -puisque je parle théâtre- n’est pas l’alignement de phrases les unes derrière les autres agrémentées de petits numéros de renvoi d’un « lagardetmichard »fané. Pour qu’ils sachent enfin que le théâtre n’est pas une autopsie d’un auteur mort qui n’en peut mais. Qu’ils sachent que le théâtre est verbe et chair, qu’il bouge et vit, qu’il leur parle directement, qu’il les met directement en cause, qu’il leur pose, à eux, des questions. »
Voilà donc ce que j’écrivais, à propos du théâtre, il y a vingt-quatre ans, avec la véhémence du néophyte. Depuis, j’ai rencontré, pour mes livres, des milliers et des milliers d’enfants, de jeunes gens et de jeunes filles, à travers la France et dans divers pays du monde, dans des classes primaires, des collèges, des lycées et des universités. J’ai pratiqué des centaines d’ateliers d’écriture, aidé à la naissance de dizaines et de dizaines d’ouvrages : livres, pièces, opéras, comédies musicales, films. J’ai eu la chance de rencontrer des bataillons d’enseignants merveilleux et soucieux d’introduire la vie dans leur classe. Ce que, jeune auteur de trente ans, j’avais perçu dans ces premières rencontres et que je croyais simplement être « un moyen de dire mes mots, une occasion de faire une peu de tourisme dans une région que je ne connaissais pas, un changement d’idées, pas tellement plus... » est devenu, pour le sexagénaire qu’à ma grande résistance je suis, une évidence totale, une réalité de tous les jours.
La rencontre des écrivains (qu’ils soient écrivains pour la jeunesse ou non) et des enfants, me paraît de plus en plus nécessaire : vitale. Si l’on veut que la littérature ne devienne pas quelque jour une simple activité ludique, un simple loisir, entre macramé, ping-pong ou gymnastique pseudo orientale à la mode.

René Escudié

© Photo Richard Bruston


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