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Action culturelle en milieu pénitentiaire - #8
Les ateliers décriture - #7 Rencontrer des auteurs
- #6 Présence de la poésie
contemporaine - #4 Les revues à
la barre - #2 Le livre dartiste
- #1 Fonds et politique dacquisitions
en librairie

Contrepoint(s) numéro 7
> Dossier : Rencontrer des auteurs
Editorial par Benoît Lecoq
L'auteur est là, vous aussi
Jean DEBERNARD
Fausse présence. René PONS
Pourquoi je rencontre des enfants. René ESCUDIE
Lire-Rencontrer. Gérard FABRE
Flambeurs et croqueurs. Régine DETAMBEL
Toujours est-il que j'ai accepté en plusieurs occasions de lire mes poèmes. Bernard CHAMBAZ
Pour la rencontre. Jean-Louis VIDAL
Ecrire c'est se plonger dans un territoire de solitude. Emmanuel DARLEY

Né en 1949, Bernard Chambaz a publié plusieurs volumes de poèmes avant de rencontrer un large écho auprès du public avec ses romans. Il est également l'auteur d'essais sur la peinture.
L'extrait suivant est tiré de son dernier recueil Echoir, paru chez Flammarion
Toujours est-il que j'ai accepté en plusieurs occasions de lire mes poëmes. A mon corps défendant, mais on ne peut pas tout refuser, d'une voix aveugle, qui ne regardait pas le "public", qui ne disait que pour soi, et tant mieux si par hasard un qui était présent a été touché par quelque chose, une dissonance, deux ou trois mots de guingois, un bout de ciel, la disgrâce qui me tient lieu de rythme. Alors, oui, j'ai lu, en donnant tout de moi (c'est-à-dire les mots), sans réserve, la voix neutre, l'émotion neutralisée si besoin, le bruit du sang qui assourdit tout le reste, les blocs de signes sous les yeux, récitant, marquant la fin de chaque vers, voyant, oui, voyant l'arrière-pays de chaque mot, tournant les pages, suivant une ligne de fuite radicale, jusqu'à la fin, toujours la même, du silence qui se défait, et parfois la sensation d'être écouté et entendu, et à force la certitude - confirmée - d'une violence à laquelle je consens et dont il m'est arrivé de m'excuser, mais comment faire autrement dites-moi, que lire d'autre, si vous m'invitez à lire.
Et qu'est-ce que la drôlerie change à mes poëmes et à notre histoire ? Bagnolet n'est pas Salzburg mais n'en honore pas moins la musique par une fête qui coïncide avec la fête de la ville et de l'enfance et des débits de boisson, pour peu qu'il ne fasse pas froid, en juin, la ville met les chances de son côté. On m'avait donc prié de lire, pendant le concert, genre vedette américaine, quelques poëmes n'ont jamais fait de mal en personne. Mais le chef d'orchestre m'avait vu arriver sans plaisir, agacé de ce troubadour qui venait troubler l'ordre du concert, légèrement rassuré d'apprendre que le troubadour ne tenait pas à s'incruster et qu'il avait apporté dans sa musette des sonnets où passaient (si ça ne vous ennuie pas) des héros shakespeariens (assez discrètement d'ailleurs), tranquillisé par ce gage de sérieux qui le mettait - au moins a priori - à l'abri de provocations type Bukovsky qui eussent gâché sa performance, apaisé par ma proposition de lire après le Purcell, enfin rasséréné quand il eût trouvé cette idée géniale de jouer une seconde fois - après mes poëmes - son Purcell. Ainsi ai-je lu, sur une estrade, cinquante musiciens derrière moi, cinquante "auditeurs" devant, les yeux rivés à mes feuilles, ému malgré tout par la matière des mots, étranglé, et n'en voyant pas moins défiler au pied de l'estrade et dans les allées de la salle en plein air des enfants peinturlurés avec trompettes et serpentins et plumes d'Indiens et des parents avec cannettes parce qu'il faisait chaud, orageux, dix gouttes de pluie tombant d'un ciel soudain ouvert quand je terminais sur la petite tempête du roi de Naples, le ciel aussitôt refermé pour permettre aux musiciens de garder au sec leurs bois et vents et cuivres et d'enchaîner, sitôt les applaudissements retombés, me laissant défait mais soulagé, finalement content de disparaître entre les deux Purcell, emporté par l'Esprit du froid.
Ou était-ce, novembre, à la limite de Villeneuve-le-Roi avec les avions à peine au-dessus de mon scooter sur la route détrempée qui conduisait à une salle municipale pour lire ces foutus poëmes qui me collent à la peau. On était six, à lire, ce qui n'est pas une consolation, deux Sud-américains, une Russe, qui avaient déjà fait un sacré voyage. Ils n'étaient pas davantage à s'être déplacés pour écouter, avant que ne débarquent une dizaine de mômes réquisitionnés en toute hâte et attentifs au moins cinq minutes, puis trois hommes dans les quarante cinquante ans sans doute intéressés par la poésie ou l'Amérique du Sud, ou les deux, peut-être écrivaient-ils eux-mêmes des poëmes en secret, une sorte de Chant général à la façon de Néruda qu'ils n'auraient pas oublié, leur visage grave, au point qu'on se convainc d'être venu pour quelque chose, la grande communauté humaine et poétique, quand - le dernier poëme du Pérou traduit et la lecture visiblement achevée - les trois hommes se lèvent comme un seul et commencent à empiler et ranger au fond de la salle la centaine de chaises alignées pour la circonstance.
On n'arrêterait pas. Rome, mars 1997, royale invitation, on rêve villa Médicis bibliothèque du Capitole à tout le moins la petite place de l'autre côté du pont Sisto, on se retrouve à Gallina bianca, banlieue nord, route de Viterbe (via Flaminia) par où nous arrivions à Pâques 1989 (petit brasier des souvenirs impromptu), murs en béton, tags, ordures, sentiment d'abandon et de débandade d'une cité d'aujourd'hui, pauvre "poule blanche", qui va bien pouvoir venir écouter des poëmes, on m'offre le café au bar et pour un peu la cigarette du condamné, la salle se remplit, premier petit miracle, je lis et Fabio Scotto traduit in vivo et on sent que le courant passe, deuxième petit miracle, et au beau milieu d'un poëme de gros temps on se retrouve plongé dans le noir, les plombs ont sauté, on reprend la lecture à la lampe de poche, la lumière revient, les plombs re-sautent, un type se met à l'accordéon pour suppléer les mots manquants en attendant qu'un autre type réussisse à rétablir la lumière, troisième petit miracle, l'apothéose pour finir quand un court-circuit déclenche les sirènes d'alarme que personne ne sait arrêter, pas même le magicien du roi de Naples ni l'accordéoniste. On n'arrêterait pas, Paris, rue des Tournelles, juin 1998, pour les neuf poëmes de Nanjing et Kyoto qui font le livre peint des Larmes de bambou. Un "comédien" chinois doit lire la traduction publiée au revers des pages. Manque de chance, le Chinois est japonais et ne peut déchiffrer les belles colonnes d'idéogrammes. On reste coincé, comme un nuage sur les montagnes de Mi-Fu. Je m'exécute, seul. Voix moins que basse, ou un peu plus forte, mais penchée vers le silence, qu'est-ce que ça veut dire "audible", qu'est-ce qu'ils entendent à ce que je lis. Mieux vaut ne pas trop se le demander.
Bernard Chambaz
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