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Action culturelle en milieu pénitentiaire - #8 Les ateliers
décriture - #7 Rencontrer
des auteurs - #6 Présence
de la poésie contemporaine - #4
Les revues à la barre - #2
Le livre dartiste - #1 Fonds
et politique dacquisitions en librairie

Contrepoint(s)
numéro 8
> Dossier : Les ateliers décriture
Editorial par René Escudié
Une recherche d'intensité. François Bon
Queston à ... Nadine
Etchto-Tharel, conseillère pour le livre et la lecture
à la DRAC Languedoc-Roussillon
Questions à ...
Line Colson, La Boutique d'Ecriture.
Nous avons à toucher
le monde. Hervé Piekarski
A priori
je suis contre.
René Pons
Témoignage. Marie-Christine
Facchineri
Portrait de l'auteur en funanbule.
Régine Detambel
Veillir mot à mot.
Valérie Schlée


François Bon, l'expérience des ateliers d'écriture
vous est familière depuis une dizaine d'années. Vous
avez écrit des textes théoriques, mais aussi des témoignages
sur ce type d'interventions. Pourquoi cet investissement ?
Tout a commencé pour moi un peu par hasard, mais c'est devenu
un investissement quand j'ai fait le lien entre ce que j'y apprenais
et ce à quoi je me confrontais dans mes propres livres. La
projection dans le réel, l'écriture du monde immédiatement
présent, ne peut plus être indépendante, comme
elle pouvait l'être chez Balzac ou Proust encore, de la position
de sujet de qui l'énonce. À faire que se déclenchent
des représentations langagières du réel, que
le réel ne produit pas de lui-même, on arrache à
ce réel une part de visible, celle-même qui est le théâtre
nécessaire de notre expérience littéraire. Alors
c'est devenu une recherche, et j'ai tenté d'en thésauriser
le matériau, sous forme de témoignages, de récits
d'expériences, et puis, à mesure que cela s'est stabilisé,
sous forme d'outils et d'analyses. Je ne suis pas au bout, et c'est
très curieux, très excitant, comme on peut affiner,
mûrir un outil, ou lentement en construire un nouveau : dans
ces expériences, il y a un déplacement conceptuel de
notre manière de concevoir la littérature, d'en énoncer
autrement les lignes de force et le rapport aux pratiques. Maintenant,
pour moi, c'est comme un poumon. Et mettre en partage ce en quoi on
croit le plus, ça ne fait pas de mal... ça permet, symétriquement,
de vérifier justement que ce en quoi on croit, si peu qu'on
soit à trouver de l'importance à Bataille, Artaud ou
d'autres, c'est encore partageable. Que ça peut devenir pour
un autre le plus précieux aussi. Sinon elle crève, la
littérature.
On peut distinguer, en gros, deux types d'ateliers d'écriture
: ceux qui relèvent d'un cadre institutionnel et ceux que l'on
peut qualifier de "libre". Quel est, selon vous , l'intérêt
des uns et des autres ?
Je ne comprends pas bien la question. Un atelier peut devenir espace
de liberté, même dans l'espace institutionnel qu'est
une prison ? Dans les établissements scolaires, ou en fac,
si on propose un atelier libre, on risque de ne se retrouver qu'avec
les quelques-uns déjà motivés par l'envie d'écrire.
Dire qu'on va travailler arbitrairement avec tel groupe ou telle classe,
et le chemin, les positions respectives par rapport à l'écriture,
vont souvent être la meilleure richesse d'un atelier. Mais je
n'ai rien contre l'usage libéral de la chose.
L'atelier d'écriture se réduit-il à un exercice
technique ou sa visée est-elle, pour ainsi dire, d'ordre thérapeutique
?
Je ne comprends pas comment vous pouvez proposer une opposition aussi
binaire. Non, ce n'est jamais totalement technique, et heureusement.
Non, et même si l'écriture créative est de plus
en plus utilisée, là où ils travaillent, par
les thérapeutes (il y a plein d'excellents livres sur la question),
la littérature ne relève pas d'une guérison,
ou n'assigne pas que soit malade celui qui se met à écrire
Travailler en stage avec des thérapeutes croise forcément
nos pratiques, mais ce qu'on fait avec des enseignants ou des étudiants,
en fac de théâtre ou fac de sciences ou en Beaux-Arts,
ne se résout pas à cette opposition. Cette question,
qui nous est souvent faite, est plutôt horripilante : travailler
avec des sans-abri conscients de leur propre chemin de destruction
c'est travailler à l'intérieur de soi-même sur
la pulsion à se détruire, mais certainement pas vouloir
transférer à l'autre sa propre normalité, et
le très grand risque de l'atelier est aussi pour nous. L'autre
version de la question, tout aussi horripilant : "qu'est-ce que
ça LEUR apporte ?" L'atelier est ce miracle quand on partage
de l'inconnu, qu'on va plus loin dans une question : ce dont l'autre
peut s'appuyer, pour une reconstruction dont il ne m'appartient pas
de décider, c'est sur le fait que ce qu'il a dit ou écrit
à moi m'a apporté, m'a agrandi, que j'ai été
capable de le lui faire savoir. L'ambiguïté vient que,
de ceux qui vivent à l'extrême, il y a un enseignement
à retirer, un déport parfois essentiel de nos repères
de langue. Et ce qui est fascinant dans l'espace littéraire,
c'est qu'à chaque point technique qu'on isole pour lui-même,
ou que nous indiquent ces écrits nés de l'extrême,
on trouvera un livre dont l'auteur, à cet endroit, utilisait
cette technique sans se poser d'autre question. Écrire, verbe
intransitif. Beckett, quand il relisait ses textes, thérapie
de quoi ? Mais alors on dispose autrement les lignes de force intérieures
du champ littéraire. Mettre ces deux bouts de la chaîne
en relation, c'est une recherche dont les enjeux touchent d'emblée
à des objets vifs : le corps, le je, la mémoire, l'être.
Se construire, se dépasser, c'est présent de toujours
dans la poésie (je pense à cette phrase de Du Bouchet
: "être avec ce qui sur soi l'emporte"). C'est là
que nous travaillons, en pleine conscience du risque, mais sachant
aussi que c'est seulement là que ceux qui travaillent avec
nous peuvent retrouver le sens, la nécessité de l'écriture,
du langage. "Une écluse s'ouvre de soi-même à
soi-même", disait Blanchot. C'est quand même prudent
de se souvenir de la vieille leçon de voyance : écrire,
c'est s'implanter des verrues sur le visage. C'est pour cela que l'atelier
implique un rôle essentiel de l'éducateur, ou de la structure
accueillante : on en appelle à l'écrivain justement
pour le risque, et qu'il déstabilise. À la condition
que la structure ou l'éducateur souhaite pour sa logique propre
cette déstabilisation et ce risque.
L'atelier d'écriture : une "école d'écrivains"
?
Là, réponse simple et claire, non. Même aux USA,
avec le creative writing, on forme à une écriture professionnelle,
la fiction dans son usage social, traditionnellement publiée
par les magazines, mais cela n'explique pas le mystère Carver,
ou le mystère Faulkner. Je crois que, très simplement,
une perception vivante de la littérature passe par le geste,
par sa pratique. Et que c'est cela dont il faudrait, progressivement,
réensemencer la transmission éducative. On apprend,
nous animateurs d'ateliers, à susciter, le temps d'une séance,
ces glissements, ces dynamiques, qui font qu'on est dans une page
de Koltès, de Novarina ou Juliet, comme à la place même
de l'auteur. Notre responsabilité - enfin c'est comme cela
que j'essaye de construire des cycles d'écriture -, c'est de
faire ainsi physiquement sentir, parcourir séparément,
artificiellement isolés le temps d'un texte, un certain nombre
des paramètres présents simultanément, opaquement,
dans le geste d'écrire. L'occasion de rassembler les lectures,
les disposer en arborescence, aider à se repérer, à
aimer. Construire des repères pour la réception de son
propre texte, et donc son retravail. Accompagner chacun dans la révélation
progressive d'une singularité plutôt incompatible, malheureusement,
avec la division classique en genres. Au bout du compte, on se sépare
et on se dit bonne route : pour certains, et heureusement, cette route
continue vers la littérature, mais ils peuvent y marcher seuls.
On ne peut pas faire l'économie de cette marche solitaire,
qui commence après l'atelier. Mais dans l'élargissement
considérable de nos pratiques, ces dernières années,
il y a qu'on peut raccourcir le délai de réception des
livres qui permettent de nous lire dans notre présent. Savoir
quoi chercher et où dans Sarraute ou Simon. Dans un contexte
ou la presse, l'économie du livre font pesanteur tout à
fait ailleurs, imposer qu'il y ait des livres plus nécessaires,
et que ce n'est pas forcément ceux dont on parle le plus, ça
mérite aussi qu'on le mette directement en pratique, dans les
facs par exemple.
"Autant d'écrivains qui animent des ateliers d'écriture,
autant de démarches", avez-vous dit. Doit-on nécessairement
être écrivain pour tenter ce genre d'expériences
?
Réponse claire et simple : non. Dans de multiples endroits
où j'ai pu travailler, les ateliers se sont organisés
et ont continué après mon départ, et très
souvent avec des formateurs non écrivains, qui trouvent en
cela leur passion ou leur réalisation propre. Pareil, je crois,
avec le nombre grandissant, plutôt exponentiellement, des enseignants
qui recourent dans leurs établissements aux pratiques d'écriture
créative. Par contre, contrepoint aussi clair à la question
: quand on prétend faire l'économie de la littérature,
de l'énigme littéraire, la démarche s'annihile,
devient stérile. Là aussi, ça commence à
être partagé. Les romans collectifs, les concours de
nouvelles ou de poésie avec soutien des ministères truc
machin, et merde. Ce que je retiens de mes expériences de formation
de formateur : que la démarche serait plutôt de travailler
ensemble à désigner des territoires de l'écriture,
dégager ces paramètres qu'il est possible de travailler
séparément. Et que chacun ensuite aille chercher dans
la littérature, dans ce qui dialogue avec ce territoire particulier
ou ce paramètre, un texte qui lui corresponde subjectivement,
qui pour lui soit question ou énigme, mais dont il saura être
dans l'éloge. Partager la question, et non pas proposer un
exercice dont on aurait la réponse préalable. La réponse
à cette question est sans doute maintenant dans les faits :
de plus en plus de facs, de théâtres, de bibliothèques,
où l'écriture se vit très bien comme pratique
collective, et sans gourou :les gens qu'on accueille dans nos stages
animent souvent eux-mêmes des ateliers, et c'est la pratique
elle-même qui se charge de trier entre les démarches
solides et celles qui le sont moins. Mais partout où il se
passe quelque chose d'intéressant, le lien avec la littérature
est affirmé y compris quand l'atelier est confié à
un non écrivain, et je crois que c'est la ligne de démarcation.
Inversement, côté écrivains, les plus jeunes se
lancent bien plus naturellement dans la conduite d'ateliers, et y
amènent chacun leur interrogation spécifique, leurs
expérimentations, et je crois qu'on est au début d'une
nouvelle phase, plutôt imprévisible dans ce quelle nous
apportera, et assez excitante.
Ces ateliers servent-ils, selon vous, l'écriture de celui
qui les anime ?
Réponse plus obscure. Pour moi, la pratique des ateliers, à
un certain moment, à complètement traversé mon
travail personnel, lui a assigné son lieu, un risque qui en
partie me débordait. Simultanément, la pratique continue
du laboratoire qu'est l'atelier démultiplie ma compréhension
de la littérature, relaie en partie le travail personnel. Si
je me mets à fréquenter plus en profondeur, mais pour
moi, l'uvre de Dupin ou la découverte de Nathalie Quintane,
j'aurai tendance à l'expérimenter aussi en atelier.
Beaucoup de réflexions sur le temps de l'écriture, la
notion d'intensité, de territoire, de formes mentales. Je crois
qu'à mesure que je pratique l'atelier, je transfère
sur mes propres pratiques ce saut en avant, j'hérite en partie
du risque qu'eux ils prennent. Beaucoup de réflexions aussi
sur la voix et le corps, la mémorisation immédiate,
la logique parfois illogique d'un texte. Je crois que j'écris
beaucoup plus avec l'oreille. On devient plus sauvage, et dans le
travail parfois ça aide. Je dirais : une recherche d'intensité.
Inversement, j'ai des périodes entières où je
ne supporterais pas de mener un atelier, périodes muettes,
à travailler tout seul dans mon coin: comme si rien de tout
cela n'existait. Mais on fait des rapprochements : avoir travaillé
à Nancy avec des sans-abri, la proximité constante de
la mort, et au décès de son propre père avoir
eu comme seul recours, mais la capacité d'y tenir, d'écrire
sur ce décès.
Et s'il vous fallait détacher un moment particulièrement
fort, un moment d'émotion
Impossible réponse. Plutôt mille, où juste le
tout dernier. Si chaque séance ne produit pas, à un
quelconque moment, un de ces glissements magiques, où on entend
la littérature (l'émotion est liée à la
beauté, aux formes, à ce qu'on entende la langue, et
pas au partage de je ne sais quel vécu), alors c'est qu'on
a loupé l'atelier. Ça arrive, mais c'est dommage. Pour
moi, là dans la tête, c'est plutôt comme un récit
infini : mais c'est le rôle même du langage que d'entretenir
ce récit, et qu'il soit infini. Tout résonne dans la
tête. Une fois, pour Télérama, j'avais fait une
liste comme ça, et je crois que ce genre de liste je pourrais
sans cesse la décliner, l'augmenter, sans même jamais
relire les dizaines de méga octets stockés en dix ans
dans mon ordinateur :
Il, ou elle, avait écrit : "Malgré mon abandon
du côté de ma mère" et continué ;
Il, ou elle, avait écrit : "Le rejet est venu très
tôt pour moi" et continué ;
Il avait souligné : "Ça me manque beaucoup d'avoir
tout perdu", tout à la fin ;
Elle avait écrit : "Moi-même dans un monde parallèle
des autres" et commencé ;
Elle avait écrit : "La beauté quand elle me correspond",
et continué ;
Il avait dit, d'un seul trait : "Il était vers minuit,
je dormais dans une rue à Mirecourt, à Mirecourt sur
un banc public et ils ont mis de l'essence sur ma jambe, enflammé...
pendant que je dormais. Ils sont cinglés les mecs qui m'ont
fait ça." Et ajouté, d'un trait aussi : "Je
fais la manche avec ça, une petite boîte en fer. Les
gens dans la rue, ils te regardent d'un air : Tu peux crever, t'es
un clochard, rien à foutre." Et terminé : "Être
tout seul, j'ai le trac."
Elle, a écrit : "Quand j'ai su sa mort tout était
tombé comme un mur de béton, je me suis enfoncée,
j'étais pleine de bêtises."
Elle a écrit : "Sur le toit de mon bâtiment, le
vent nous assemble
" Et la même un autre jour : "De
toutes les couleurs, de toutes les douceurs, un peu comme dans mon
cur."
Celui qui écrit : "Comme échoué sur une
île seul sans lumière."
Celui qui a lu à haute voix, syllabe après syllabe :
"Le monde est solitaire", et c'était une évidence
;
Celle qui avait mis en titre : "Moi calme", et c'était
tout pareil incontestable...
Cet
entretien a été réalisé par e-mail du
24 au 27 janvier 2002, entre Benoît Lecoq (Nîmes) et François
Bon.
© F. Bon / Télérama - mars 2001 © Photo : John Foley/Opale
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