Retour accueil

#9 Action culturelle en milieu pénitentiaire - #8 Les ateliers d’écriture - #7 Rencontrer des auteurs - #6 Présence de la poésie contemporaine - #4 Les revues à la barre - #2 Le livre d’artiste - #1 Fonds et politique d’acquisitions en librairie


Contrepoint(s) numéro 9
> Dossier : Action culturelles en milieu pénitentiaire
Editorial par Benoît Lecoq
Pas un mot. Présentation
Entretien avec ... Michèle Sales, auteur de la Grande Maison
Question à ... Jean-Baptiste Lebeau, chef du département réinsertion et probation à la DRSP
Question à ... Nadine Etcheto-Tharel, conseillère pour le livre et la lecture à la DRAC Languedoc-Roussillon
Toujours les mêmes questions. Jean-Paul Michallet
Des femmes emprisonnées. Nanouchka de Creisquer
Bientôt dix ans. Emmanuel Bégou
Bibliographie



La Direction Régionale des Services Pénitentiaires (DRSP) est 1'un des principaux partenaires de la C2LR dans sa mission développement culturel en milieu pénitentiaire. Questions à Jean-Baptiste Lebeau chef du département réinsertion et probation à la DRSP de Toulouse pour Contrepoint(s) N°9 :


Jean Baptiste Lebeau, l'accès à la culture pour les personnes placées sous main de justice est-elle récente pour les services pénitentiaires ?

Incontestablement non. J'ai le souvenir d'activités socio-culturelles structurées dans les prisons depuis mon entrée dans l'administration pénitentiaire. Jeune fonctionnaire polyvalent, je devais dispenser des cours scolaires, encadrer le sport, organiser les loisirs tout en assurant le suivi psychologique et social. Dans ce contexte éducatif, les activités artistiques contribuaient aussi à combattre l'oisiveté d'une population carcérale aussi prompte à chahuter que celle d'aujourd'hui. L'activité culturelle figurait dans la synthèse socio-éducative comme critère de resocialisation. Fondée sur le volontariat, elle était jugée au mérite dans le régime progressif en vigueur. La culture n'était pas institutionnalisée comme maintenant. Chacun se débrouillait dans son coin avec les moyens du bord. Elle était pourtant prise au sérieux et reconnue pour ses vertus éducatives par tout un réseau de partenaires, pour la plupart entièrement bénévoles.


L'activité culturelle dans le milieu carcéral doit-elle être un moment de détente et d'occupation ou avoir d'autres ambitions ?

C'est tout cela à la fois. Quoi de plus normal pour un détenu que de vouloir profiter de toutes les occasions pour sortir de sa cellule et le plus longtemps possible. C'est une réaction plutôt saine contre l'anesthésie de la routine, contre la promiscuité de rapports sociaux imposés.
Il ne faut pas perdre de vue les effets pervers de la résonance de l'espace-temps sur la population incarcérée. En prendre conscience évite bien de malentendus, crée un climat de confiance avec les intervenants, facilite l'expression individuelle et collective.
L'activité culturelle peut servir de thérapie et contribuer à une évolution psychologique positive de l'individu. Elle peut enclencher chez certains, pas tous, des aspirations autres que ludiques ou occupationnelles, des valeurs éthiques, par exemple, qui les aident à se réhabiliter. Beaucoup de détenus en ont montré la voie.
Les ambitions des opérateurs culturels doivent donc être modestes, à l'échelle individuelle plutôt que collective. Il serait illusoire, à mon sens, de penser toujours la culture en terme de masse en prison. Trop de contraintes interfèrent mais les revers et à les déceptions sont largement compensées par le retour sur investissement, consenti, il est vrai, au prix de beaucoup de persévérance.


Quels sont selon vous les enjeux de la culture dans le milieu carcéral et a fortiori dans le milieu ouvert ?

Je ferai tout d'abord remarquer que l'accès à la culture pour tout citoyen est un droit consacré par la Déclaration universelle des droits de l'Homme, ce qui crée, en tout cas depuis 1959, sous une forme nouvelle, une obligation pour la République.
Les enjeux dans le milieu pénitentiaire, disons l'ensemble des publics contraints par une mesure judiciaire, incarcérés ou pas, à la lumière d'une politique publique conforme au droit, sont intimement liés aux objectifs même assignés à la peine. Est-il besoin ici de rappeler les Recommandations et Résolutions des instances européennes relatives aux règles pénitentiaires, notamment la notion de traitement des détenus dont le sens moral glisse imperceptiblement vers un sens plus social. Il s'agit, en effet, de favoriser l'insertion des personnes condamnées en rapprochant la politique sociale appliquée dans les services pénitentiaires à celle de lutte contre les exclusions appliquée aux publics libres .
Tous les aspects de la vie en détention sont concernés : éducation, travail, santé, discipline, effets induits de l'incarcération sur les plans familial et social. Point n'est besoin d'une Recommandation pour étendre cette politique publique à la culture, d'autant qu'il est inconcevable d'imaginer restaurer un être dans sa dignité et lui reconnaître un traitement positif de sa condamnation sans lui donner accès à une dimension tant soit peu culturelle. La culture ici comprise comme facteur de développement personnel, de maîtrise de soi, de capacité d'ouverture au monde ; la culture comme socle d'adaptation et d'intégration sociales parce que sa " langue ", ses codes, sont universels et touchent au tréfonds de l'âme humaine ; la culture comme dialogue de soi à soi, dans une sérénité retrouvée avec soi-même ; la culture aussi comme expérience unique, singulière, indicible, de l'émotion artistique.


Quel est l'intérêt pour les personnes placées sous main de justice à suivre des activités culturelles et quelle incidence cela a dans leur vie de détenu ?

Ces personnes ont des motivations les plus diverses, aussi éclectiques que la communauté pénitentiaire est complexe. Leurs souhaits n'étant pas (encore) suffisamment pris en compte dans l'offre culturelle, il est difficile de les connaître a priori. Je constate cependant, grâce à la patiente pédagogie des intervenants, qu'une démarche initiale, disons égocentrique, fantaisiste ou même conformiste, peut glisser au fil du temps et d'une lente progression vers de remarquables évolutions positives et durables. Car participer à une activité culturelle collective exige un minimum d'intellectualisation des mobiles propres, ce qui augmente la capacité d'écoutes et d'échanges altruistes.
Je conçois la véritable activité culturelle comme une éducation artistique; ce qui suppose une capacité d'introspection et d'ouverture d'esprit, autant dire une restructuration profonde de l'être. Cet exercice peut être bénéfique pour des personnes en quête d'une certaine stabilité, ne serait-ce que s'accrocher à quelques repères simples. La culture peut changer la perspective de toute une vie, au sens propre comme au figuré. Je ne connais pas de réinsertion réussie qui ne soit passée par une démarche volontariste de l'existence. Intense est le combat entre l'esprit de soumission et les forces de la liberté. C'est un parcours ardu, réservé à un petit nombre, du fait de l'a priori social de toute forme de rémission; exceptionnel quand il aboutit, il démontre l'étroite voie de la réhabilitation et ce qu'il peut en coûter aussi d'efforts et de douloureux combats. Il revient à chacun de devenir acteur de sa vie, d'agir plutôt que de subir.
Je crois sincèrement que l'accès à la culture doit trouver ses sources d'inspiration autour des réalités humaines du monde carcéral, ses contraintes d'espace et de temps, ses promiscuités subies, ses règles coercitives, ses tensions extrêmes. Puiser dans le vécu, riche de vie, pour répondre aux besoins psychologiques des personnes incarcérées, les encourager dans leur quête d'un meilleur équilibre mental et d'une intégration sociale réussie.


Comment l'action culturelle est elle perçue par les personnels de détention ( directeur, surveillant) et les travailleurs sociaux des services d'insertion et de probation ?

L'action culturelle est prévue au règlement intérieur de l'établissement. Si ce principe ne porte pas à discussion, la réalité quotidienne est un peu plus complexe. Une journée de détention est imprévisible et comporte parfois bien des alea. La régularité des activités (travail, enseignement, formation, culture, bibliothèque, etc.) peut s'en ressentir, sans compter, en maison d'arrêt, le flux important de la population pénale.
L'organisation des activités est plus stable en établissements pour peine. Le développement culturel sera fonction du niveau général de la population pénale et de la structure de la prison.
Faire entrer la culture en prison demande l'implication de l'ensemble des personnels de l'établissement. Cette collaboration est à bâtir, car elle ne va pas de soi. II faut une reconnaissance mutuelle, tenir compte des spécificités de l'établissement, rechercher toujours le consensus au lieu de l'affrontement, prévenir les malentendus par une communication particulièrement soignée, intégrée aux projets culturels.
La réussite collective vient d'une bonne coordination et consacrer du temps à mettre au point des procédures facilite le travail d'ensemble, comme se rencontrer, se passer régulièrement des informations et respecter les impératifs d'un chacun. Une telle démarche de service public est gratifiante pour tous, et donne crédibilité et cohérence aux dispositifs d'insertion en faveur de la population pénale.
Les personnels savent reconnaître les retombées positives sur la détention de ce travail partenarial qui, je le rappelle, procède d'une volonté commune d'œuvrer à des objectifs partagés.


Pourquoi s'appuyer sur un chargé de mission au sein de l'agence de coopération pour coordonner et développer l'action culturelle dans le milieu pénitentiaire et comment définissez-vous son rôle ?

Les directeurs et cadres pénitentiaires ne sauraient à eux seuls assumer toutes les fonctions qu'exige la prise en charge de la population pénale dans tous les dispositifs de droit commun. L'apport d'une ressource dédiée au domaine culturel, comme dans d'autres, s'est révélé nécessaire.
Les Ministères de la Justice et des Affaires Culturelles ont donc été bien inspirés de recruter un professionnel de la culture par région administrative. Il crée le lien indispensable entre les diverses structures du réseau culturel régional impliqué dans les diverses politiques publiques. C'est un agent à même d'effectuer un travail de relation, de communication et d'information auprès de ces instances pour le compte des populations sous main de justice dont il porte les intérêts.
Sa connaissance acquise du milieu pénitentiaire et de son fonctionnement l'autorise à définir avec les décideurs locaux la politique culturelle la plus adaptée aux publics ciblés. Il les aide aussi à trouver des financements, à rédiger des conventions d'intervention et à choisir des intervenants, professionnels de la culture.
Il exploite ensuite les bilans des actions menées en vue de les améliorer et de leur donner une cohérence d'ensemble, dans une perspective globale d'insertion. Il a soin de valoriser la participation de la population pénale par la promotion des ateliers de productions artistiques.
C'est dire le riche contenu du poste. Les exigences sont bien grandes si l'on veut instaurer une véritable dynamique de terrain dans un secteur longtemps laissé au bénévolat et à l'initiative privée.


Comment aimeriez-vous que cette mission se développe dans le futur ?

Tout d'abord, la pérennisation de l'emploi et une clarification du statut du chargé de mission. Il doit bénéficier administrativement d'une situation que lui permette d'œuvrer sereinement dans la durée. En lieu et place du montage juridico-financier actuel , je le verrai bien totalement rattaché à la DRAC, pour une question d'indépendance, de cohérence et de moyens. Surtout de positionnement institutionnel vis à vis des publics et des réseaux partenariaux. Je ne crois pas à l'efficacité d'une dyarchie de commandement : il revient au Ministère de la Culture et de la Communication d'assurer pleinement les ressources nécessaires à la conduite de la politique de droit commun en matière culturelle dans les établissements pénitentiaires.
S'il est vrai que la pratique artistique structure la personnalité, combat les effets négatifs de l'enfermement et met en œuvre des activités positives permettant aux condamnés de rompre avec la délinquance, alors la mission culturelle devrait déboucher sur une structure bien étoffée, capable de développer et de faire reconnaître ses valeurs éducatives ajoutées au traitement des conduites asociales et non plus être cantonnée à un simple accessoire occupationnel du temps carcéral. C'est donc la consolidation des expériences culturelles en cours et leur évolution vers une réflexion globale sur la peine, sa finalité et son contenu, en bref sur l'utilité du temps carcéral, que j'appelle de mes vœux.


Avez-vous un exemple, un témoignage lié aux pratiques culturelles en milieu carcéral qui vous a surpris ou particulièrement marqué ?

C'est la possible ascension sociale par le biais de l'art ou de l'artisanat d'art : médiatisées ou pas, les réussites en ce domaine sont suffisamment nombreuses pour démontrer l'utilité sociale de la mission culturelle.
C'est l'apaisement de certains détenus réputés difficiles et dangereux pour la société à travers une pratique culturelle de qualité.
Une petite mention spéciale à ces jeunes antillais qui, dans mon précédent poste, ont eu carte blanche pour animer une journée portes ouvertes sur le thème de la lutte contre le sida. Libres d'entreprendre et de donner cours à leur imagination, ils ont démontré leurs talents, leur maturité et la richesse de leur expression. Preuve qu'on peut dans certaines conditions faire confiance et responsabiliser des personnes réputées irrécupérables. Avec des résultats surprenants. Bravo enfin à tous ces artistes anonymes que j'ai croisés ici ou là, ceux de la reliure, de la poterie, de la peinture, du dessin, et tous les autres. Pour leur leçon de vie, simplement.
Après tout, c'est auprès d'eux aussi que nous éprouvons certaines satisfactions dans l'exercice difficile de notre métier.


Entretien avec Jean-Baptiste Lebeau, chef du département d'insertion à la direction régionale de l'administration pénitentiaire de Toulouse.




Jean-Baptiste LEBEAU est chef du département d'insertion à la direction régionale de l'administration pénitentiaire de Toulouse depuis 1997. Né à l'Ile de la REUNION en 1946, il y a débuté sa carrière en 1967 comme jeune éducateur auprès de jeunes mineurs incarcérés avant d'accéder au corps du personnel de direction en 1976.
Il a exercé ses fonctions comme sous-directeur ou comme chef d'établissement dans divers établissements pénitentiaires en France et en outre-mer. En alternance avec le terrain, il a effectué deux passages en direction régionale comme adjoint au directeur régional de DIJON, en 1984 et celui de MARSEILLE, en 1991. Il a été associé à de nombreux groupes de projets nationaux tant pour des réformes de structure que pour la modernisation des services.
Son parcours l'a ainsi amené à côtoyer tout un réseau de professionnels, notamment ceux spécialisés dans l'insertion, domaine pour lequel il a gardé une certaine prédilection.



Haut de page


© 2002 C2LR - Design Kawenga Production