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Contrepoint(s) numéro 9
> Dossier : Action culturelles en milieu pénitentiaire
Editorial par Benoît Lecoq
Pas un mot. Présentation
Entretien avec ... Michèle Sales, auteur de la Grande Maison
Question à ... Jean-Baptiste Lebeau, chef du département réinsertion et probation à la DRSP
Question à ... Nadine Etcheto-Tharel, conseillère pour le livre et la lecture à la DRAC Languedoc-Roussillon
Toujours les mêmes questions. Jean-Paul Michallet
Des femmes emprisonnées. Nanouchka de Creisquer
Bientôt dix ans. Emmanuel Bégou
Bibliographie


Des femmes emprisonnées

Prélude à notre première rencontre, grilles, portes blindées, j´arpente les longs couloirs. Une dernière porte : elles sont là une quinzaine de jeunes femmes. Regards méfiants, vague arrogance, elles me dévisagent...Silence, tension.
Je passe d´un regard à l´autre, course folle des regards!
Une porte claque, je sursaute dans mon dos un bruit de double tour.
La tension de nouveau, intolérable. Je souris : " - Bonjour ! ", Fusent de timides " bonjour " bas...rauques...incertains...
Vite le recours aux mots, à l´anodin.
"- Nous ne pourrons pas travailler dans cette chaleur, il faut ouvrir la porte ! " je frappe...de nouveau les verrous !
" Exceptionnellement, pour aujourd´hui on la laisse ouverte cette porte, mais il faudra demander une autorisation spéciale dès ce soir "... La surveillante, fluette, petite, grands cheveux blonds jusqu´à la taille, est aussi jeune que ses prisonnières, son pouvoir est considérable dans la petite vie de tous les jours.

Je dis que le français est une matière qui s´aborde la porte ouverte et que nous travaillerons porte ouverte ! Contact immédiat, le courant s´établi : j´ai fait ouvrir une porte. La confiance a remplacé la tension.
Après quelques jours de la satisfaisante " porte ouverte " elles me demandent de la fermer : "- pour parler plus libre ".

Elles ont entre dix-huit et vingt-cinq ans, et purgent des peines plus ou moins longues, celles qui tournent autour des délinquances liées aux drogues dures.
Six ont le Sida déclaré, six autres sont séropositives, deux purgent des peines longues pour récidives de cambriolages à main armée avec prises d´otages.
Une, ne voudra ou ne pourra jamais parler...
La plupart ont vécu dans des banlieues, des H.L.M. et leur premier contact avec la drogue dite douce remonte à leur six ou sept ans pour certaines. Les rapports sexuels forcés ou non surviennent, vers dix - onze ans.

Stéphanie, à neuf ans, quand dans la cave du H.L.M. où vit sa famille elle est piquée - pour jouer !- lui dit le grand copain de son frère aîné. Et ensuite violée.
" - A dix ans sans l´avoir choisi j´étais déjà pourrie, on m´avait déjà pourrie, j´ai la haine ! (elle a vingt et un ans et le Sida). Ma sœur plus âgée est morte de la drogue, mon frère presque, mais c´est un homme, il est plus fort. Il me reste ma grand-mère, elle vient me voir à la prison une fois par mois, elle paye mes cantines, je l´adore et j´ai peur qu´elle ne vienne plus, ça monte ! Il faut beaucoup marcher pour arriver là. Elle est très vieille. "
La mère ne veut plus entendre parler de ses enfants depuis très longtemps.
Le père ? - ricanements persifleurs, geste de la main, des épaules, j´ai visiblement énoncé une niaiserie. Son rêve, sortir d´ici et mourir d´une overdose comme sa sœur. Elle est intelligente, s´exprime très bien. L´écrit est parfait. Elle a eu son bac entre les maisons de correction, les foyers, sa grand-mère, les hôpitaux.

Pour les autres à quelques variantes près, c´est le même drame. Enfants ou jeunes adolescents " victimes " des aînés ou copains délinquants.

Pour Rosine, ce sont les violences morales et sexuelles dès six-sept ans.
Son beau-père abuse d´elle, avec la complicité de sa mère, complicité qu´elle découvre brutalement à la puberté. Alors qu´elle lui confie sa peur d´être enceinte, celle ci la frappe et lui interdit de parler. Elle fuit à quinze ans, se cache et rencontre drogue et prostitution. Elle a dix huit ans et le sida.

Josy s´étend volontiers sur sa belle enfance. Les plus beaux souvenirs de sa vie sont gâchés par une nécessité impérieuse
de cambrioler les bijouteries. Elle se décrit d´une rare habileté.
Depuis dix ans, entrecoupés de sorties ratées, elle est là...Sitôt dehors, c´est irrésistible, il faut qu´elle se fasse une bijouterie.
" - Il aurait fallu deux hommes qui me tiennent et m´empêchent... Elle dit ceci avec gravité. Oui, deux hommes très forts pour
m´empêcher de faire ça. Je ne serais pas là "
Elle aime écrire, vivre, la campagne... et ne rêve que de sa sortie et d´un monde ou les bijoux n´existeraient pas.

Le viol revient souvent dans leurs propos. Il est infligé souvent avant la puberté et entraîne son cortège d´angoisse et de
silences obligés. Intra-muros, certaines veulent vivre leur vie et se comportent de façon à obtenir beaucoup de permissions et être libérées plus vite. Il n´est pas rare qu´elles soient considérées comme des balances. Le groupe les traite durement.
Sur la sortie, elles tiennent à peu près le même discours : impuissance et désespoir !
" - Tu verras, dehors tu ne pourras rien, deux mois après tu es de nouveau sur la case départ. Parfois, tu changes de prison.
La sortie, c´est encore la prison, il n´y a personne pour t´aider. Si ! Ceux qui t´ont fait enfermer ! Les règlements de compte...
Et puis, tu as des dettes, celles d´avant l´incarcération et celles de la vie en prison. (Il faut environ 1000 francs par mois pour
vivre décemment en prison. Cantiner coûte très cher, personne ne t´offre ton savon, tes compresses hygiéniques, tes
cigarettes, les journaux. Tout est beaucoup plus cher que dehors !).
Dehors tu ne peux pas toujours te procurer les médicaments de remplacement de la drogue, en quinze jours tu replonges !
Sortir du " trou ", pour une femme, est encore plus mal vu que pour un homme. Tu es devenue une espèce de monstre. Tu ne trouves pas de travail. Tu te bats un peu... Par rapport aux enfants tu es totalement dévalorisée, indigne de t´en occuper, de les approcher, le carcan quoi ! Totalement impardonnable, tu es piégée. "

Pour Kadia, jeune femme maghrébine de vingt - deux ans c´est le premier emprisonnement. Elle réagit à l´inverse des autres
femmes. C´est la peur panique de la sortie. Elle a refusé une permission inimaginable, porteuse de honte et d´angoisse
insurmontables, qu´elle accumule vis à vis de son père, son frère, son mari.
L´idée, la priorité, la primauté du jugement des hommes de sa lignée prévaut sur tout le reste, l´emporte, domine son
comportement.
Pour Kadia la prison est un moindre mal. Tout plutôt que le reniement paternel.
La frousse de sortir est plus forte que la nécessité de retrouver ses enfants.
Nerveusement, impuissante à résoudre ce dilemme, murée dans cette menace dramatique de mort symbolique qu´est le
reniement, elle triture la photo de ses jeunes fils, l´embrasse !...
Les autres rigolent - Tu t´en fait trop pour les mecs, tous des salauds ! Sauf pour Josy et son rêve de deux hommes très fort à chaque bras qui l´empêcheraient de faire des conneries.

Le Masculin dans ce contexte carcéral féminin n´est pas en odeur de sainteté.
A sa moindre évocation ces jeunes femmes s´érigent agressives, vindicatives, à vif.

Avec les difficultés et les précautions d´usage, l´autorisation d´un goûter de fin de stage, m´est péniblement accordée.
A ma question d´un plaisir à leur faire, avec une délicatesse inattendue, un embarras surprenant, de la pudeur, comme si elles
s´étaient concertées, elles me demandent un gâteau fait de mes mains avec de la vraie farine que j´aurais pétrie moi.
" Un vrai gâteau, avec des vraies mains de mères, vous comprenez ?

Les poches pleines de lettres d´amitié, j´ai franchi sans elles -mes petites prisonnières- en somnambule, les couloirs de
portes bouclées jusqu´à la dernière ouverte sur un ciel dérisoire.
J´ai dû les quitter là, dans leur triple prison indivise, d´un passé inguérissable, d´un corps incurable, d´un espace temps
infranchissable.

Nanouchka de Creisquer


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