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Michel GUEORGUIEFF - #0 Michel PIQUEMAL

Contrepoint(s) numéro 0
> Entretien avec Michel Piquemal
Écrivain et directeur de collection

 Michel
Piquemal, vous êtes écrivain, directeur de collection
chez Albin Michel, vous vivez en Languedoc-Roussillon. Les bibliothécaires
apprécient chez vous non seulement votre travail mais aussi
ce qui va faire lobjet de notre entretien : votre facilité
de contact et la sollicitude avec laquelle vous répondez aux
propositions danimations. Cette attention que vous portez aussi
bien au public qu'aux professionnels du livre qui vous sollicitent
semble être une constante chez vous. Est-ce que ce court portrait
vous semble conforme ?
Cest bien évidemment un portrait qui fait plaisir
à entendre. Ca prouve que le travail que jai fait en
Languedoc-Roussillon depuis quelques années est bien perçu,
jen suis ravi.
Vous êtes donc souvent sollicité ?
Oui. Je dois avoir à peu près deux sollicitations
par semaine, ce qui sous-entend, bien entendu, que je naccepte
pas tout. Jusqualors, jai toujours réussi à
répondre par courrier à toutes les demandes même
si je réponds négativement. Jessaie alors de renvoyer
sur dautres auteurs. En ce moment, jai pris une période
sabbatique, mais j'explique aux bibliothécaires, aux organisateurs
que pour une année jessaie dêtre plus calme,
de prendre un peu de recul. Dans lensemble je crois que quand
on prend la peine d'expliquer les choses ça se passe toujours
bien.
Quest-ce qui, dans la proposition que lon vous fait, déclenche
votre envie de répondre positivement ?
Quelquefois cest lenthousiasme des gens qui fait emporter
le morceau. Par exemple, jimagine que ça va être
une galère daller dans un village qui nest pas
facile daccès, quil faudra prendre le train puis
des correspondances, mais si je sens quelquun de très
motivé, qui a vraiment monté un projet, jai envie
dy aller. Je me dis que je ne peux pas faire autrement parce
que ce sont des gens qui ont mis en branle tout un processus, fait
lire, fait faire des travaux à des enfants.
Le premier critère cest donc lenthousiasme. Puis,
après une rencontre, on tisse des rapports avec des gens qui
régulièrement nous demandent de revenir. Cest
un peu comme des retrouvailles avec des amis. Dans ces cas là,
je dis oui, presque sans me poser de questions.
La motivation de l'organisateur dune rencontre est donc un critère
déterminant pour déclencher votre adhésion. Quelles
autres attentes ou exigences avez-vous envers ceux qui vous invitent,
exigez-vous un travail préalable ?
Au niveau des attentes, lorsque ce sont des rencontres avec des
enfants par exemple, jaime bien quil y ait eu un véritable
travail autour du livre. Mais en fait, cela arrive de moins en moins
que lon me fasse venir à lautre bout de la France
et que les enfants me demandent si je suis un conteur ou un illustrateur.
Depuis cinq ou dix ans, il y a de la part des organisateurs un véritable
travail de préparation. Des trucs du style on na
pas lu le livre, "on l'avait commandé avant-hier
mais il n'est pas arrivé" se produisent de moins en moins
souvent.
Vous nêtes pas seulement un écrivain jeunesse mais
aussi directeur de la collection Carnet de sagesse chez
Albin Michel. Etes-vous sollicité de la même manière
pour des rencontres avec un public adulte ?
Oui, mais là aussi il faut quil y ait un travail
en amont. Je me souviens d'un petit village du Tarn et Garonne qui
m'avait demandé de venir faire une conférence sur mes
directions de collection et j'étais un peu inquiet de la venue
du public. Et en fait les gens sont venus
parce qu'il y avait
un travail de fait auprès des lecteurs du village. Je crois
que tout est fonction de la façon dont la rencontre est préparée.
Vos préférences dinterventions vont-elles vers
des échanges avec le public, du type présentation de
votre travail et questions-réponses voire débat, ou
vers des lectures de vos textes ?
Non, plutôt vers la rencontre, car je me dis que quand jétais
gamin jaurai bien aimé rencontrer un auteur dont javais
aimé les livres. Et puis je me suis rendu compte que çà,
ça fonctionnait toujours bien. Sil y a eu une lecture
du livre, une lecture un peu approfondie, rencontrer lauteur
cest toujours porteur, ça amène de vraies questions,
un travail en amont aussi bien quun travail en aval. Il est
très fréquent que les organisateurs me rappellent quelques
mois plus tard, en me disant depuis que vous êtes venu,
les livres narrêtent pas de sortir au CDI ou à
la bibliothèque, ils en demandent dautres sur le sujet".
On peut arriver à mesurer en quelque sorte lefficacité
de ce type de rencontre. Des lectures je nen fais pas, mais
cest peut-être parce que mon type décrit
ne sy prête pas. Jai fait des cafés littéraires
avec la DRAC mais pas de lectures.
Par contre je suis souvent sollicité pour des ateliers décriture
et cela me pose un problème. Ce qui m'importe quand je fais
un atelier d'écritue, c'est de faire écrire les enfants
mais pas forcément daboutir à un livre quon
va imprimer sur papier glacé, quon va faire vendre par
la coopérative scolaire. Je pense que le travail est plus important
que le produit et jai remarqué chez certains organisateurs
quil y a une telle focalisation sur le produit, on a tellement
pris au départ lengagement quon allait faire un
beau livre que les parents achèteraient, que finalement ça
fausse la règle du jeu. On est prêt à tricher,
à "rewriter" les écrits des enfants pour avoir
un livre qui va être à la hauteur des espérances
premières. A mon avis cest un peu faussé, je ny
suis pas très favorable. Je ne crois pas trop non plus à
la création collective, à la différence de certains
de mes amis comme René Escudié qui eux y croient très
fort et ont de très bons résultats. Ca doit dépendre
aussi de "si on y croit ou pas", mais je pense plutôt
que la création est individuelle, ou alors en groupe de deux
ou trois.
Lorsque je fais des ateliers décriture dans des lycées
ou des collèges, je ne fais jamais un travail avec toute la
classe, cest uniquement des petits groupes qui vont se lancer
dans des aventures décriture, je me vois mal écrire
en commun. Ou alors je travaille sur un genre littéraire précis
qui a des règles littéraires bien structurées,
je pense au roman policier, au fantastique ou à la poésie.
A ce moment là on passe deux ou trois séances à
expliquer quelles sont les règles du jeu de ce genre littéraire
puisquil est codifié, puis les enseignants font écrire
au groupe un petit roman policier ou fantastique en fonction des règles
du jeu quon a défini. Dans ce cas, et dans ce cas seulement,
je veux bien croire à un écrit collectif.
Puisque nous sommes sur le collectif, nous allons renverser le point
de vue, quitter la création et revenir à lanimation.
Vous est-il arrivé dêtre en situation danimation
avec un autre écrivain ? Ne jugez-vous pas, lorsque deux écrivains
rencontrent ensemble le public, que la situation est plus riche ?
Chaque fois que ça cest produit ça mettait
en tout cas quelque chose de "drôle" dans la rencontre,
une sorte de connivence. Le public voit quon ne répond
pas de la même façon à la même question.
Je parlais tout à lheure de René Escudié.
En intervenant ensemble on peut sengueuler gentiment, les gamins
aiment bien ce côté duo et duel. Ils voient effectivement
quun auteur çela nest pas une caractéristique
précise, quil peut y avoir des tas et des tas de gens
différents qui ont des opinions différentes sur la façon
décrire. Cest une expérience que je souhaite.
Abordons un point peut-être anecdotique, celui des dédicaces.
Comment le percevez-vous, quelles sont les demandes du public et des
enfants notamment ?
Cest une action à prévoir à lissue
dune rencontre mais certaines situations peuvent être
affolantes. Je me souviens dune fois où javais
obtenu un prix, je sais plus dans quelle ville. Cinq cents enfants
avaient plébiscité le livre. A la fin de la rencontre,
lorganisateur annonce : Et maintenant on va passer à
une séance de dédicace. Alors je lui ai vite coupé
la parole, pour expliquer gentiment qu'on ne peut pas être assiégé
à une table par cinq cents gamins.
En dehors de ce cas extrême je my livre volontiers. Je
sais que pour les enfants cest important. Par contre, je naime
pas la notion dautographe. Je ne suis pas Michel Platini. Il
faut que les enfants apprennent à faire la différence
entre un écrivain et une personnalité du spectacle.
Notre signature nest pas un fétiche quon collectionne.
Par contre un mot sur un livre, oui. Soyons logiques ! On ne peut
pas faire descendre lécrivain de son piédestal
si on se met à faire des dédicaces comme une star du
show-biz.
Justement, est-ce quavec le temps vous avez perçu une
évolution du regard que portent les enfants sur lécrivain
?
Pour intervenir depuis une dizaine dannées, je vois
des gamins qui ont déjà participé à plusieurs
rencontres avec des écrivains. Dans ce cas-là, ils abordent
les rencontres avec un autre il. Ils posent des questions plus
précises. Ceci étant, les questions générales
me gênent pas, on peut répondre à la même
"question bateau" de cent façons différentes.
Mais j'ai remarqué que les enfants qui ont déjà
rencontré des écrivains posent plus de questions sur
lécriture et le texte que sur lauteur. Cest
intéressant et il faut saluer le travail qui est fait depuis
une dizaine dannées par les bibliothèques, les
CDI, et la création de BCD dans les écoles. Je crois
quil y a un travail de fourmi qui sest fait en dix ans.
Ce travail na pas été médiatisé,
il ny a jamais eu démission à la télé
sur ce sujet-là et pourtant cest extrêmement important
pour la lecture et les enfants.
Il y a un type de lieu de rencontre entre lécrivain et
son public dont nous navons pas parlé, ce sont les salons,
je crois savoir que les salons du livre sont des espaces qui vous
tiennent à cur ?
Effectivement et je regrette quil ny ait pas en Languedoc-Roussillon
de véritable salon proprement dit. Il y a l'incontournable
Comédie du livre de Montpellier, mais il y manque des animations
et des rencontres dauteurs. Je crois que le Languedoc-Roussillon
mériterait d'autres salons, sans doute plus ciblé, car
la Comédie du livre touche à tout, elle est généraliste
et les sections comme la BD, le polar, la littérature jeunesse
sy perdent peut-être.
Jai loccasion daller sur de grands salons comme
les 24 heures du livre au Mans, ou le salon de Beaugency, le salon
de Montreuil. On assiste là à de vraies fêtes
du livre où le public est fidèlisé.
Un salon cest aussi un espace de rencontres entre les auteurs,
quils soient de la région ou non...
Il est vrai que ce qui nous détermine souvent pour aller
à un salon cest de savoir quels amis vont venir, qui
on va retrouver. Par exemple je suis très heureux daller,
dans quinze jours, à Cannes-Mouans Sartoux car je sais que
je vais y retrouver Marie Rouanet, Daniel Biga, Bernard Werber et
bien d'autres . Je crois que les écrivains sont souvent des
gens assez seuls et se retrouver entre collègues cest
aussi une façon de sortir de sa bulle. Cest quand même
assez solitaire lécriture !
Cest peut-être un peu moins vrai en littérature
jeunesse car nous avons lhabitude de rencontrer notre public.
Mais la situation des poètes est terrible. Ce sont des gens
seuls qui ont peu de contact avec leur public et qui ont pourtant
tant de choses à nous dire et à nous apprendre. Je regrette
qu'on ne les invite pas plus souvent.
Autre élément structurant du monde du livre et souvent
compagnon de route des salons, les prix littéraires vont bientôt
de nouveau faire parler d'eux. Quelle importance leur accordez-vous
?
En littérature jeunesse nous sommes des privilégiés
car nous ne connaissons pas ces marchandages entre grandes maisons
dédition pour savoir qui aura le Goncourt et qui ne laura
pas. Heureusement, jusquici tous les prix qui existent en littérature
jeunesse sont plutôt sympathiques. Je pense au prix des Incorruptibles,
au prix que de la revue Bayard Presse, au Grand prix du livre de la
jeunesse que jai eu la chance dobtenir, ou au prix Sorcière.
Ces prix là se font en dehors de toute intervention déditeurs.
Et nous aimerions bien que cela le reste. Ce que jaime bien
aussi, ce sont les petits prix sur les salons. Ce sont des actions
qui dynamisent le salon. Je pense à un prix très sympa
qui sappelle le prix Pot de billes à Montbéliard.
Le lauréat reçoit un grand pot de billes. Les enfants
y accordent une importance énorme parce quils ont lu
quarante livres, ont voté, et cest une reconnaissance
de leur travail.
Les librairies, les bibliothèques vous accueillent en tant
quécrivain mais quelle image idéale vous faites-vous,
vous Michel Piquemal, dune librairie et dune bibliothèque
?
En ce qui concerne les librairies, je souhaite que se soient des
lieux ouverts. On a pu reprocher à lancienne génération
de librairies dêtre ce quon appelait des librairies
bourgeoises, assez fermées, et où nentrait que
la bourgeoisie
puis sont arrivés les Maxilivre, Fnac
et autres qui ont fait exploser limage des librairies. Du coup
les nouvelles librairies ont compris quil fallait ouvrir au
maximum, et les animations sont aussi des façons de rendre
les librairies conviviales.
Au niveau des bibliothèques, je dirai un peu la même
chose, il faut quelles soient au maximum ouvertes sur l'extérieur.
Lennui cest que certains politiques ne comprennent pas
la notion danimation. Ils disent au bibliothécaire vous
avez des sous pour acheter des livres pourquoi avez-vous besoin de
plus ? Il faut donc arriver à faire passer aux politiques
ces notions d'animation, d'expositions
Je crois quon ne
leur a pas suffisamment expliqué la nécessité
Aussi ne faut-il pas hésiter à une certaine médiatisation.
Quand un politique voit quon parle de sa bibliothèque
dans le journal il est content. Et il ne faut pas hésiter à
inviter quelques maires et conseillers généraux aux
animations
Je pense que cest à eux quil faut
faire passer le message. Ils sont aussi acteurs et tiennent les cordons
des deniers publics. Si on ne les convainc pas que nos actions sont
importantes on fait une faute, une faute grave. Cest un des
seuls reproches que je ferais aux bibliothécaires : leur timidité
vis à vis des élus.
Pour terminer cet entretien quelques questions à Michel Piquemal
: lecteur. Choisissez-vous les mêmes livres en bibliothèques
et en librairies ?
Quand je vais en bibliothèque cest souvent parce
que je travaille sur un sujet précis et habituellement dans
ces cas là je fais le tour des trois ou quatre bibliothèques
que je connais bien, celle de Béziers, de Sète, de Pézenas
et je vais chercher ce dont j'ai besoin pour mes travaux, notamment
de compilation de la collection Carnets de sagesse. Par
contre en librairie je vais chercher les nouveautés. En bibliothèque
bien souvent elles ne sont pas présentes, cest normal,
la nouveauté est emportée par le premier lecteur et
elle met un mois à revenir. Donc en librairie : la nouveauté
et en bibliothèque, les livres de fonds - quon ne trouve
plus dailleurs en librairie
où le fonds se raréfie
!
Auriez-vous envie de nous parler dun livre dont la lecture
vous a marqué ?
En littérature générale, le titre qui ma
le plus touché ce mois-ci, cest le livre de Marie Rouanet,
les Quatre temps du silence, qui vient de sortir, qui
est à la fois une réflexion sur la vieillesse, la mort
et la solitude des gens dans les hauts cantons. Il y a un deuxième
livre que je lis en ce moment par petites doses parce que cest
un véritable bonheur cest le Dictionnaire des citations
de Raoul Vaneigem. Il nous fait partager toutes les citations quil
a aimées. Cest vraiment un dictionnaire de citations
atypique qui ne se contente pas de recopier les citations des dictionnaires
précédents
ce sont là ses vrais bonheurs
de lecture. Je men délecte. Il ny a pas une seule
citation qui ne soit pas intéressante et moi qui suis un collectionneur
de telles phrases, jy trouve des trésors.
Entretien
réalisé sous le soleil biterrois dune après-midi
de fin dété par Dominique Mans.
© Photo Jean-Claude Martinez

Marie Rouanet, les Quatre temps du silence chez Payot
Raoul Vaneigem, Dictionnaire des citations au Cherche midi.
Courte bibliographie d'uvres de Michel Piquemal publiées en 1998
- Benjamin et son papa géant - Nathan, 1998
- La chanson des sirènes - Milan, 1998
- Erotiques dOrient - Albin Michel, 1998
- La mer a disparu - Nathan, 1998
- Paroles de mai - Albin Michel, 1998
- Les premiers pas de Léon - Nathan, 1998
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