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Contrepoint(s) numéro 1
> Entretien avec Michel Gueorguieff
Président de l’association Soleil Noir organisatrice des cafés du roman noir et du festival du roman noir de Frontignan



Contrepoint(s) : Michel Gueorguieff, vous êtes Président de l’association Soleil Noir qui, en 1998, organisait le premier Festival du roman noir à Frontignan. Votre association, née à Montpellier, propose depuis quelques années des cafés du roman noir que vous animez, vous ou d’autres membres de Soleil Noir, comme Gerardo Lambertoni, secrétaire général de l’association. Vous êtes passionné et grand connaisseur de la littérature noire. Comment s’est fait le passage d’une passion personnelle à l’organisation d’actions culturelles ?

Michel Gueorguieff :
Le point de départ de cet engagement est le constat fait avec quelques amis que la littérature noire, généralement le roman policier, revêtait, à notre époque, une importance particulière. Il se distinguait assez nettement, par sa liberté de ton, les sujets qu’il traite, l’engagement de ses auteurs, d’une littérature générale que nous, les amateurs, appelons littérature blanche, qui obtient les grands prix, et est assez fortement médiatisée.
La littérature noire était à nos yeux à la fois une littérature populaire et une littérature de recherche dans la mesure où les thèmes qu’elle abordait – que les autres écrivains n’abordaient pas – étaient porteurs de véritables interrogations. On s’apercevait petit à petit que les auteurs de roman noir apparaissaient comme les véritables témoins de notre société et étaient notamment considérés comme tels par les journalistes qui, sur les problèmes dans les quartiers nord à Marseille, interrogeaient Jean-Claude Izzo, ou, à tel autre endroit, interviewaient Didier Daeninckx. Nous pressentions, ce qui se produisit dans les années 1996-97, à savoir que la littérature générale allait puiser dans ce vivier qu’étaient les auteurs de roman noir. Donc nous pensions qu’il était important d’en parler, de faire le point sur ce genre là.
Il nous semblait également que le grand public connaissait mal les auteurs actuels français ou étrangers.

Contrepoint(s) : Ces constats vous amènent à passer à l’action…

Michel Gueorguieff :
Au départ il s’agissait de faire partager notre passion à des amis puis à d’autres personnes ce qui a donné lieu à des rencontres qui sont devenues les Cafés du roman noir. Nous avions aussi l’ambition, dés le départ, de faire le point sur cette littérature, de trouver un lieu où discuter du contenu de la littérature policière, et de son avenir. Depuis la disparition du Festival de Reims notre pays était dépourvu de grande manifestation de ce type.

Contrepoint(s) : Les premières actions de Soleil noir sont donc les Cafés du roman noir organisés à Montpellier. Comment les préparez-vous ? Le choix des thèmes traités depend-t-il d’une demande de votre public, de vos lectures, de rencontres avec tel ou tel auteur, ou d’une alchimie de tous ces ingrédients ?

Michel Gueorguieff :
D’un peu de tout cela certes, mais pas vraiment. Les Cafés du roman noir ont pour vocation d’illustrer les différents thèmes qui sont traités par le roman noir. Nous faisons appel pour cela à des auteurs vivant en France. Nous essayons de présenter des auteurs qui illustrent le roman policier d’enquête, le thriller, le polar historique, psychologique etc. voire même une littérature qui se situe aux confins du genre : lorsque nous avons invité Bernard Blangenois il était le premier surpris de cette invitation. Ses livres sont vraiment du roman noir, mais, à l’évidence, il n’est pas un auteur de roman policier mais. Pour nous, ce qu’il écrit et l’esprit dans lequel il le fait le range dans cette catégorie.

Contrepoint(s) : Comment se passent les Cafés du roman noir ?

Michel Gueorguieff :
Nous invitons un auteur représentatif d’un courant que nous voulons illustrer. En règle générale nous l’invitons pour qu’il parle de sa dernière œuvre ou de l’ensemble de son œuvre. L’animateur a préparé son débat, les membres de l’association ont lu le ou les livres de l’invité.Lorsque l’auteur arrive à Montpellier, Frontignan, Gignac, nous l’accueillons et l’animateur s’entretient avec lui du déroulement de la soirée. Après le dîner le Café du roman noir proprement dit débute. L’animateur présente le thème, pose des questions à l’auteur durant une vingtaine de minutes, ces questions ont été travaillées de manière à lancer le débat qui au terme de cette vingtaine de minutes s’engage avec le public. Ce sont souvent des échanges très riches, qui vont de critiques ou de questions sur le livre à des questions en relation avec ce que l’auteur vient de dire durant la présentation.

Contrepoint(s) : Demandez-vous à l’auteur de lire des extraits de ses livres ?

Michel Gueorguieff :
Il peut y avoir des lectures, cela se passe en fonction de l’auteur reçu. Le café dure environ deux heures et se termine par une séance de dédicaces et une discussion informelle. Ensuite il y a une petite fête, boire une bière, manger une pizza, qui se passe chez l’un d’entre nous. Nous invitons tout ceux qui ont participé au café qu’ils soient, ou non, membres de l’association ; cela ajoute un coté sympathique. Je sais aussi que le bistrot reste un lieu public et les gens ont du mal à poser des questions alors qu’autour d’un verre dans un appartement la proximité avec l’auteur est plus grande et cela facilite les échanges. On évacue tout le monde vers une heure et demie, l’auteur dort à la maison. Le lendemain nous lui préparons le petit déjeuner et le raccompagnons au train. On gagne en convivialité ce qu’on perd en solennité. Nous avons maintenant trois ans d’expérience d’organisation des Cafés du roman noir et tous les auteurs sont ravis tant du débat que de l’ensemble de la soirée.

Contrepoint(s) : Pour ces Cafés du roman noir avez-vous des exigences particulières concernant le lieu d’accueil, comme la décoration, l’ambiance…?

Michel Gueorguieff :
Le choix du lieu est assez complexe. Nous tenions à organiser ces rencontres dans un bistrot pour l’état d’esprit propre à ce type de lieu : prendre un verre, discuter… Il faut que ce soit un bistrot plutôt populaire, car nous avons à faire à une littérature populaire et un lieu suffisamment calme pour permettre un débat. Ensuite il faut que le responsable de l’établissement soit très impliqué. L’établissement prend en charge un repas pour l’auteur et l’animateur, offre un verre à l’auteur après son intervention, enfin des choses qui relèvent plus de la convivialité que du sponsoring, mais qui impliquent tout de même le responsable du lieu. Depuis début 1997 nous sommes à la Brasserie du Château d’Eau dont le patron est devenu membre de l’association ce qui est symbolique.

Contrepoint(s) : Quelles sont les relations entre la clientèle du café et le public venu pour assister au Café du roman noir ?

Michel Gueorguieff :
Majoritairement les gens viennent pour la rencontre. Les « simples consommateurs » soit restent à leur table ou au comptoir et n’ont pas l’air dérangés soit sont surpris par ce qui se passe et prennent part au débat. Beaucoup, qui n’avaient nulle idée de notre existence sont devenus des adhérents de Soleil noir. Pour nous c’est une réussite et cela justifie le fait que nous organisions ces rencontres dans un café.

Contrepoint(s) : Il est un autre succès à l’actif de Soleil Noir, il s’agit du Festival du roman noir de Frontignan dont la première édition, l’an passé, a été saluée notamment dans la presse nationale. C’est un sujet de fierté légitime pour votre association.

Michel Gueorguieff :
Ce Festival a été une réussite sur beaucoup de plans. D’abord au niveau des auteurs présents. Notre plateau était d’une qualité exceptionnelle puisque la plupart des auteurs français qui comptent dans le roman noir étaient invités. Il etait important pour nous qu’il n’y ait pas de défection. D’autre part tous ces auteurs nous ont dit être satisfaits de leur participation.
A cela s’ajoute la confiance que nous ont témoignée les éditeurs. Je crois qu’ils sont demandeurs d’un grand festival donc ils étaient à l’écoute de nos propositions mais ils attendaient de voir comment cela allait se passer. Tous les présents (dont, parmi les plus importants : Gallimard, Rivage et Fleuve noir) sont repartis enthousiasmés. Le soutien des éditeurs est important, ils participent à la reconnaissance d’un festival et peuvent collaborer avec nous à la présence d’auteurs étrangers. La qualité, le nombre, la préparation et le suivi des débats sont aussi des points très positifs. Le cadre festif a été un autre élément du succès, les gens étaient heureux de se retrouver au bord de la mer, au mois de mai, nous avons organisé une « brasucade », spécialité frontignanaise.

Contrepoint(s) : Le beau temps et la localisation de Frontignan ont du être effectivement un atout supplémentaire pour attirer un public extérieur, mais qu’en étaient-ils des frontignanais ?

Michel Gueorguieff :
Il y avait beaucoup de monde venu d’ailleurs et je crois que l’on peut faire beaucoup mieux quant à la fréquentation du public local. Ce public n’a pas été suffisamment concerné, j’en vois peut-être la raison dans le fait que c’est une manifestation très jeune et qui a lieu dans une commune où jusqu’à présent il n’y avait pas beaucoup d’évènements culturels. Dans une commune comme Frontignan il faut faire un travail en amont, ce à quoi nous nous employons, nous organisons tous les mois un Café du roman noir et développons des actions avec le cinéma « Le Mistral ». C’est un travail important à faire auprès de la population locale pour que cette manifestation soit vraiment une manifestation populaire.

Contrepoint(s) : Les habitués des Cafés du roman noir ont dû, dans leur grande majorité, participer au festival ?

Michel Gueorguieff :
La plupart des gens qui suivent assidûment les cafés étaient là. Il y avait aussi des spécialistes du roman noir, des traducteurs (nombreux dans notre région) et de grands lecteurs de romans noirs.
Nous avons noué des contacts avec un public que nous ne connaissions pas ou avec des institutions comme par exemple la médiathèque de Gignac avec qui nous organisons maintenant un Café du roman noir.

Contrepoint(s) : Les débats tiennent une grande place dans ce festival, est-ce-là une de ses principales originalités ?

Michel Gueorguieff :
L’originalité du festival repose sur le thème et les débats. Il n’y avait plus en France de grand festival du roman noir, en revanche quantité de manifestations s’appellent festival et sont bâties autour de signatures d’auteurs ou de thèmes à la mode et rebattus comme « la femme et le polar ». Le centre du Festival du roman noir de Frontignan ce sont les débats, construits autour d’un thème et animés par des spécialistes. Pour l’édition 1999 nous lançons une série européenne c’est à dire que chaque année le festival accueillera les principaux représentants de la littérature noire d’un pays européen. Nous débuterons par l’Italie. Autour du thème « Latinité et littérature noire » Carlo Luccarelli, Nicoletta Vallorani, Loriano Macchiavelli, Andrea Pinketts, Santo Piazzese, Andrea Camilleri débattrons avec leurs collègues français mais aussi américains. En effet, nous présenterons au public quelques-uns uns des plus prestigieux auteurs américains vivants ( Donald Westlake, Elmore Leonard, Harry Crews, Michael Collins, Bob Leuci, Jim Nisbet, Jerome Charyn, George V. Higgins, James Crumley, Robert Sims Reid, Jon A. Jackson, George Chesbro) avec qui nous traiterons le thème « le roman noir dans la littérature américaine ».

Contrepoint(s) : L’accueil d’un plateau aussi prestigieux, auquel s’ajoute la présence d’auteurs français parmi les plus éminents, Jean-Bernard Pouy, Patrick Raynal, Hugues Pagan, Jean-Claude Izzo, Serge Brussolo…doit fortement solliciter la disponibilité des adhérents de Soleil Noir ?

Michel Gueorguieff :
Tout à fait, la force de Soleil Noir c’est la disponibilité de ses adhérents. Cela a fortement impressionné les auteurs. Notre association regroupe des personnes venues de toutes les professions, des enseignants, des pharmaciens, des architectes, des chômeurs, des fonctionnaires, tous unis par cette passion du roman noir. Sans l’implication et le dévouement des membres de l’association rien ne serait possible.

Contrepoint(s) : Au début de cet entretien vous évoquiez le cloisonnement entre littérature noire et littérature blanche, j’aimerais que nous terminions en abordant ce qui semble apparaître comme un autre cloisonnement né de l’ engouement certain du public pour une nouvelle littérature noire et qui jetterait dans l’oubli les grands anciens.

Michel Gueorguieff :
A ce propos nous avons prévu un hommage à Georges Simenon dans l’édition 1999 du festival à l’occasion de la commémoration du centenaire de sa naissance. Simenon reste quelqu’un de considérable, si vous demandez aux écrivains américains de vous citer un auteur de polar français ils citent tous Georges Simenon.
Il est vrai que la nouvelle vague du roman noir français a fait tomber dans l’oubli un certain nombre de statues. Je pense à Boileau-Narcejac qui furent les grands français de l’après guerre et qui sont aujourd’hui complètement oubliés. Pierre Véry grand auteur de l’entre deux guerres est aussi tombé dans l’oubli.
Léo Malet n’est pas effacé, je pense que cela tient à la figure de Nestor Burma qui est un peu dans l’esprit du roman policier américain.
La veine argotique est complètement ringardisée. D’autres comme G.J. Arnaud jouissent d’un prestige plus important aujourd’hui que lorsqu’ils écrivaient un livre par mois.
Il y a des oublis totalement injustes comme Francis Ryck qui fut un très grand auteur de la Série Noire.

Entretien réalisé par Dominique Mans, à deux pas de la Place de la Comédie devant quelques tasses de café noir.
© Photo Jean-Pierre Ortuno



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