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Contrepoint(s) numéro 5
> Entretien avec Jean-Marc BOURG
Compagnie Labyrinthes, en résidence aux Treize vents

 Jean-Marc
Bourg, vous êtes directeur de la Compagnie de théâtre
Labyrinthes, qui donne chaque semaine des lectures au Café
le Fil, à Montpellier. Comment s'organisent les lectures Labyrinthes
? Comment se fait le choix de la programmation, le choix des écrivains,
des thèmes, de l'alternance des thèmes... ?
Les lectures ont commencé en janvier 1999, aujourd'hui,
nous avons achevé la deuxième saison, soit 54 lectures.
La première saison s'est étalée de janvier 99
à juin 1999, la seconde, de septembre 99 à juin 2000.
Nous n'avons pas établi, au début, de programme de lectures
à long terme. Au départ, les lectures étaient
choisies pour deux mois, mais nous nous sommes vite aperçus
des limites de ce fonctionnement. La première saison terminée,
nous avons donc essayé d'être plus rigoureux. Cela signifiait
peut-être moins de surprise dans le choix des textes, mais c'était
nécessaire si nous voulions garder ce rythme de lecture hebdomadaire.
L'année dernière, nous alternions les genres tous les
lundis : théâtre, poésie, littérature contemporaine
et littérature classique, puis le cycle reprenait au début
: théâtre, poésie, etc.
Le cycle littérature classique s'est avéré très
difficile à maintenir, malgré toute notre volonté.
Le cycle théâtre, grâce à notre réseau
de connaissances, marchait relativement bien. Mais pour la deuxième
saison, nous avons changé de principe. Les lectures théâtre
ont été regroupées en deux grands temps, en octobre
pour suivre la manifestation Oktobre/Oktobre Bis, et en mars pour
suivre Ecritures en jeu(x). A côté de ces deux temps
forts, nous avons repris le principe des cycles, mais en changeant
les genres.
Nous avons gardé la poésie ainsi que la littérature
contemporaine, mais nous avons inauguré deux nouveaux genres,
à savoir un cycle que nous avons appelé "Art",
qui donne la parole à des artistes qui ne sont pas écrivains
: des chorégraphes, des musiciens, des peintres... et le cycle
"Censures", dont le but était de faire écho
au travail du Parlement International des Ecrivains, en faisant entendre
la voix des écrivains censurés, menacés.
Vous avez donc abandonné le cycle classique. Pourquoi cela
n'a-t-il pas fonctionné ? Est-ce l'absence d'écrivains,
ou l'idée peut-être trop scolaire que se fait le public
de la littérature dite classique ?
Il y a sans doute un malentendu. Pourtant, nous voulions choisir
d'autres textes que les textes "attendus" pour essayer de
déplacer, éventuellement, la perception que se fait
le public de la littérature classique. Il aurait fallu s'obstiner.
Au bout des cinq premiers mois, nous nous sommes rendus compte que
l'écho était limité, trop limité pour
que nous y épuisions nos forces. Et puis, nous avions d'autres
envies. Ce n'est qu'un demi-abandon, mais d'une certaine manière,
c'est dommage.
Vous disiez que le fait d'avoir davantage préparé votre
travail sur la durée vous avait rendus peut-être moins
audacieux. Paradoxalement, cela ne vous a-t-il pas permis de graduer
en quelque sorte la prise de risque ?
Je ne sais pas. Nous avons ouvert le cycle en 99 avec Hélène
Lenoir puis Hervé Piekarski, on ne peut pas dire qu'on graduait
la prise de risque. Nous avons toujours programmé en fonction
de nos goûts, sans nous soucier d'une quelconque pédagogie
de la lecture.
Nous avons essayé aussi de multiplier l'origine des propositions,
les cycles n'ont pas été inventés uniquement
par la Compagnie Labyrinthes. Ainsi, nous nous sommes associés
à Jean Debernard de la librairie Molière, pour les textes
de littérature contemporaine, à Jacques-Olivier Durand
du Théâtre d'O, pour le théâtre, à
Emmanuel Darley, écrivain, pour la littérature contemporaine
et "Censures". Quant à Michaël Glück, écrivain
aussi, mais qui travaille en permanence dans la compagnie, il prenait
en charge le cycle de poésie. En creusant le sillon de ses
curiosités, en demandant chaque fois au poète invité
de donner à entendre, outre son oeuvre, celle d'un poète
disparu, c'est une anthologie sur le vif que proposait ainsi Michaël
Glück, comme un partage de sa bibliothèque, une exposition
de ses étagères où il puise quotidiennement.
Revenons à la genèse du projet, comment s'est-elle faite
?
Les lectures Labyrinthes sont nées de la rencontre de
trois envies. Tout d'abord notre envie d'affirmer la lecture comme
un axe essentiel de travail de la Compagnie Labyrinthes. L'envie du
Théâtre des Treize Vents, où nous sommes en résidence,
d'aller dans un lieu de vie urbaine. Enfin, celle de José,
le patron du Fil, qui cherchait des gens pour faire des lectures dans
son café. Après, tout s'est enchaîné très
vite.
Mais il fallait ces trois envies. Un programme hebdomadaire de lectures
ne peut pas se faire sans un relais dans l'enthousiasme, l'amitié,
tout ce réseau de connivences qui fait que la littérature
peut devenir un partage, un lien entre les gens. Si elle n'est que
l'affirmation d'un acte artistique isolé, ça ne suffit
pas.
Ne craignez-vous pas qu'un programme hebdomadaire justement ne soit
trop lourd à tenir ?
Dès le départ nous étions convaincus qu'il
fallait une extrême régularité dans les lectures.
D'après nous, c'est par ce geste répété
qu'on pouvait susciter l'attente renouvelée et diversifier
le public. Des lectures plus isolées rencontrent toujours le
même public. Nous l'avons déjà fait, nous le ferons
encore, mais là, l'envie qui nous motivait était différente,
nous voulions solliciter un autre public. D'où le choix, difficile
à faire accepter au départ, de lectures hebdomadaires.
Mais nous avions l'intuition qu'il fallait passer par cette exigence,
ou cette contrainte, pour créer, paradoxalement, une plus grande
attente, un plus grand plaisir du public.
On a le sentiment, lorsqu'on assiste aux lectures, que ce qui prime,
plus que le projet artistique ou les envies qui se rencontrent, c'est
l'idée même de plaisir, comme y fait penser Lazare, ce
petit cahier que vous distribuez aux lectures. Comment est-ce né
Lazare ?
Du désir, sans doute idiot, que le public garde une trace
de nos lectures, s'il en a envie. Lazare est à la disposition
de tous, le prennent et le lisent ceux qui le souhaitent.
Lazare est né aussi sans aucun doute de notre rêve d'édition,
inassouvi. On y présente différents textes de l'écrivain
du jour, en s'offrant parfois le luxe de demander quelques inédits
aux auteurs, en le complétant par une bibliographie pour que
le lecteur puisse éventuellement aller en librairie. Dernièrement,
lors de la lecture de quatre ateliers écriture de Montpellier,
nous avons fait paraître un Lazare intitulé Solstice,
vierge celui-là, à écrire. Pour le coup, nous
avons fait don non pas d'une écriture, mais d'une promesse
d'écriture.
Venons en maintenant à la lecture proprement dite. N'est-ce
pas la marque d'un rapport différent du comédien avec
le texte ?
Pour nous, la lecture relève de l'apprentissage du métier
de comédien. Le travail du comédien, c'est certes l'incarnation
d'un personnage, mais c'est aussi l'apprentissage de la langue. On
a une partition, qu'on interprète, faite de souffle, de silences,
de rythmes, de sons, de longues, de brèves. La lecture est
là pour nous aider à comprendre cette soufflerie de
la langue. C'est inhabituel de le pratiquer autant. Mais pour nous,
la lecture est un élément fondateur du métier
d'acteur.
Parfois, des écrivains viennent lire leur texte
Pour ce qui est du cycle poésie, ce sont les poètes
qui viennent lire, qui portent eux-mêmes leur propre écriture.
Pourquoi cette distinction entre les poètes et les autres?
C'est un choix très subjectif, qui s'explique pour moi par
une difficulté à lire à haute voix la poésie.
Ca vient aussi de la part de mystère, d'opacité, inhérente
à la poésie, perceptible souvent au travers de la voix
parfois malhabile, trop rapide ou pas assez forte de l'auteur, qui
donne sens à ce qu'il écrit, plus peut être que
ne le ferait la voix "policée", trop construite d'un
acteur.
On parle en bibliothèque de construction de son public. Qu'en
est-il de votre côté, quel retour avez-vous du public,
dans un lieu comme le Fil ?
C'est le plus difficile à estimer. Après un an et
demi de lecture, c'est plutôt il me semble un succès.
Même s'il est certain que des cycles marchent mieux que d'autres.
On peut passer d'une présence forte du public à une
présence beaucoup plus réduite la semaine suivante.
Nous avons d'un côté un public de fidèles, mais
dont les venues se sont espacées dans le temps (puisque ça
dure, on a pas l'obligation de venir chaque fois), et de l'autre,
un public occasionnel.
Celui-là est beaucoup moins facile à cerner. A l'origine,
nous avions vraiment le désir d'une rencontre avec un public
différent du public traditionnel des lieux de lecture, mais
elle ne se produit pas facilement. Nous sommes toujours obligés
de nous questionner, de remettre en question l'organisation de nos
lectures, nos choix...Nous ne sommes pas sur un acquis, mais toujours
dans une incertitude, ce qui est peut être un bien, je ne sais
pas. Disons que je reste prudent sur la manière d'analyser
la rencontre avec le public, rien n'est jamais gagné.
Pour un comédien, n'y a t il pas une grosse différence
entre le public qu'il rencontre au Fil et le public auquel il est
habitué, celui qui se rend dans un lieu "estampillé"
théâtre ?
C'est certain que ce lieu permet une extrême proximité
entre le lecteur et l'auditeur. C'est une expérience rare dans
le domaine des formes de lectures "littéraires".
On essaie de ne pas rentrer dans une forme figée de la lecture.
Il n'est pas question ici de sacralisation de l'objet, du texte, de
l'auteur et je crois que personne, auteur, acteur, public, ne s'est
jamais plaint de cette forme. Il faut pouvoir admettre que la lecture
ne se déroule pas forcément dans un silence absolu mais
avant tout dans l'échange et le contact avec le public. C'est
aussi pour ça que les gens aiment venir ici.
Le rapport à l'uvre a toujours besoin d'un changement
de cadre, pour qu'il y ait déplacement de la sensation, de
l'audition. En cela, le cadre du café est tout à fait
approprié.
Avec la mode des cafés philo, cafés littéraires,
n'aviez-vous pas peur qu'il y ait confusion dans l'esprit du public
avec ce que vous proposez au Fil ?
C'est évident, nous ne faisons pas un café littéraire
mais un café-lecture. Nous ne sommes pas là pour gloser,
débattre ou analyser les uvres, mais pour écouter
la musique des textes, pour échanger des paroles, des langues.
Je crois que cela a tout de suite été clair dans l'esprit
du public.
Pour ce qui est du travail du comédien, que se passe-t-il lorsqu'il
doit, d'une semaine sur l'autre, changer de registre ? Recommence-t-on
tout le travail ou a-t-on l'impression de rester dans la "même
bulle" ?
Il faut avant tout essayer de comprendre une syntaxe, un souffle.
Le lecteur doit simplement avoir comme exigence de comprendre les
règles de la grammaire de l'auteur. Certes les registres peuvent
changer radicalement d'une semaine sur l'autre, mais à chaque
fois c'est le même travail de comédien : respecter une
exigence de traduction, d'écoute et d'interprétation.
Il semble que vous n'ayez jamais été confrontés
à ce problème que les lecteurs connaissent souvent,
à savoir l'impossibilité de lire certains livres après
d'autres, tout simplement parce qu'on a besoin parfois de temps pour
sortir d'un livre.
Je ne ressens pas cette difficulté dont vous parlez de
passer d'un livre à un autre. Vous faites allusion à
un autre rythme de lecture, à un rapport individuel à
un livre, qui vous plonge quelque part, que vous avez envie de prolonger,
ou au contraire d'évacuer. C'est un rapport intime à
la lecture, au texte. Chez nous, ça ne se situe pas à
ce niveau. Après la représentation, on rentre chez soi,
simplement. Cela ne signifie pas que nous ne soyons pas touchés
par l'écriture ou par notre propre lecture, mais l'acte est
fait. Et la lecture suivante se prépare.
Entretien
réalisé par Dominique Mans au Domaine de Grammont, entre
cour et jardin.
© Photo Marie-Noëlle Diochon

Labyrinthes est une compagnie théâtrale dont le travail depuis plusieurs années est entièrement consacré à la découverte et à la diffusion des écritures contemporaines.
Cette démarche fait alterner travaux de création et travaux de recherche dans une collaboration étroite avec les écrivains.
La compagnie Labyrinthes est en résidence au CDN Théâtre des Treize vents. Depuis janvier 99, cette résidence rend possible la mise en oeuvre d'un projet artistique permanent : résidence d'écrivain, commandes d'écritures, créations théâtrales et lectures se relaient tout au long de l'année.
Dernières mises en scène de la compagnie Labyrinthes :
- Les Baigneuses de Daniel Lemahieu (1999)
- Comédies enfantines de Michaël Glück (2000)
- Les cinq doigts de la main. Textes de Jean Debernard, Emmanuel Darley, Laurent Gaudé, Michaël Glück et Camille Laurens (2000)
- Pas bouger d'Emmanuel Darley (2001)
- L'entrée des musiciens de Michaël Glück (2002)
- Cendres sur les mains de Laurent Gaudé (2002)
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