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9 Michèle Sales - #8 François
BON - #7 Thierry GUICHARD -
#6 Bernard NOEL - #5 Jean-Marc BOURG
- #4 Yves LARBIOU - #3
Jean-Claude PIROTTE - #2 Maïthé
Vallès-Bled - #1 Michel GUEORGUIEFF
- #0 Michel PIQUEMAL

Contrepoint(s) numéro 6
> Entretien avec Bernard NOËL

 Contrepoint(s): Voici la troisième édition du Printemps des Poètes et il semble que, cette fois-ci, beaucoup d'institutions - publiques et privées - s'y soient ralliées. Quelle peut-être selon vous la portée d'une telle manifestation?
Bernard Noël : Depuis longtemps, je suis persuadé que la chance de la poésie est de ne pas être un produit médiatique. Je dis "produit" parce que tout ce qui entre dans le circuit médiatique est immédiatement traité en termes de consommation. La poésie vivante est inconsommable. La preuve : sa diffusion est insignifiante dès qu'on la quantifie selon les critères de l'audimat ou des best-sellers. Par contre, la simple conscience de cette situation, doublée de son acceptation, suffit à faire de la poésie un lieu de résistance.
Le Printemps des ¨Poètes est une manifestation qui vise à étendre le public de la poésie en s'appuyant sur les institutions : écoles, collèges, universités, bibliothèques, centres culturels, théâtres, etc..., et en alertant les médias grâce à l'ampleur de ces actions institutionnelles. Il est probable que tout cela a son petit effet ponctuel, mais qui ne dépasse pas une dizaine de jours. Une entreprise de séduction, même généralisée, ne saurait changer la vie, car un tel changement exige une métamorphose. On le voit bien aux compte-rendus médiatiques, qui loin d'introduire à la poésie d'aujourd'hui la couvrent des lieux communs "poétiques" les plus fatigués.
La poésie est inséparable d'une pratique, qui passe d'abord par sa lecture. Cette pratique peut évidemment commencer par l'écoute d'une voix, mais l'espace du livre est indispensable au développement d'une expérience intime et mentale - la même au fond que celle de l'écriture. Et qui doit trouver son naturel dans la durée... La poésie doit être faite par tous!
Contrepoint(s): On dit la poésie malade, difficile à publier, à faire aimer, à vendre...
Bernard Noël : La poésie est-elle malade? Peut-être, mais d'une maladie qui se porte bien. Dans toutes les littératures du XXème siècle, une majorité d'uvres marquantes relève de la poésie. C'est vrai dans toutes les langues européennes, contrairement aux idées reçues, et particulièrement vrai en espagnol et en anglais, avec une vingtaine de poètes de stature internationale. Mais on en trouve autant dans les langues arabes et slaves, et de fort nombreux en grec, en italien, en portugais, en allemand... Là encore, la perspective n'est faussée que par la médiatisation, qui préfère le chiffre des tirages à l'analyse des qualités. Quant à la France, je crains qu'aucun "Printemps" ne lui montre que sa langue vit depuis quarante ans l'une des périodes les plus riches de l'histoire de sa poésie avec plus d'une centaine d'auteurs remarquables...
Cette floraison d'uvres s'est accompagnée d'une floraison d'éditeurs qualifiés de "petits" mais qui assurent publication et diffusion. Ces éditeurs représentent "l'amour" s'ils ne représentent pas la "vente", et c'est l'amour qui assure la continuité de la vie. Bien entendu, cinq cents ou mille exemplaires ne sont rien, mais ce rien ne désillusionne que la marchandise sans la décourager pourtant de s'emparer de la culture.
Si l'on a besoin d'un point de vue plus optimiste, et de l'appuyer sur des chiffres, il n'est que de penser à la collection Poésie/Gallimard, qui vend par centaines de milliers les poèmes d'Apollinaire et d'Eluard, mais qui rend leur publication inséparable de toute la poésie d'autrefois et d'aujourd'hui.
Contrepoint(s): Jusqu'à la fin des années cinquante, la poésie demeure un genre incontesté de la littérature. De grands repères semblent lui assurer une évidente visibilité (Apollinaire, Saint-John Perse, Milose, René Char, tant d'autres encore !). Ces repères et d'autres sont toujours là mais paraissent aujourd'hui comme des balises dans la brume. La poésie serait-elle considérée comme un talent accessoire, moins bien "côté" que le génie romanesque ou l'habileté documentaire ?
Bernard Noël : La poésie a cessé d'être le genre dominant vers le premier tiers du XIXème siècle. Cela doit coïncider avec le moment où les progrès de l'imprimerie permettent les éditions populaires à grand tirage. Faut-il en conclure que la poésie ne saurait être populaire, ou bien qu'elle ne saurait l'être sous une forme imprimée ? La réponse à cette question pourrait conforter les partisans de l'oralité...
Nul doute que le roman est un genre plus adapté à la grande diffusion, et tant pis s'il y a "roman" et "roman"! Et tant pis également s'il y a le court terme et le long terme, le consommable et l'inconsommable... Comment savoir à quel cycle on appartient ? Et est-ce le problème quand on se sait mortel ?
Est-il un seul art, et plus généralement une seule activité qui ne soient "accessoire" face aux drames de la violence ? Et dans le même temps n'est-ce-pas cet "accessoire", et lui seul, qui donne sens à contre-temps et à contre-violence ? Il ne s'agit pas de se rassurer : il s'agit plutôt d'allumer quelques scintillements - comme disait à peu près Mallarmé - sans se tromper ni sur leur nature, ni sur leur importance.
Contrepoint(s): Dans cette histoire, comment se situe votre parcours ?
Bernard Noël : Alors que j'ai attendu la quarantaine pour écrire (mais en prenant la décision quelque peu extrémiste d'en faire désormais ma seule activité), je m'y suis mis avec le sentiment d'une urgence qui ne m'a plus quitté. Cette "urgence", je n'en démêle pas vraiment la nature, je sais seulement qu'elle me tient à l'écart, qu'elle me marginalise. Venu d'une famille paysanne et d'une région reculée, j'ai dû "gagner" ma langue, ce qui m'a fait préférer sa juste articulation à l'expérimentation. Tout cela est lié bien sûr, ajoutez-y une longue autocensure dont je renonce à énumérer les composantes parce qu'elles ne me fournissent pas une explication suffisante... j'ai refusé l'écriture pendant toute ma jeunesse, puis je l'ai accepté tout aussi radicalement, et même je me suis mis sous sa dépendance matérielle ! Mais la poésie fait-elle partie de l'écriture ? Je suis tentée de dire : NON pour la raison que sa pratique relève d'un jeu d'enfant dont l'adulte s'étonne d'être encore de temps en temps capable...
Contrepoint(s): Et dans votre oeuvre, la présence de l'essai ?
Bernard Noël : Ingres disait que le dessin est l'honnêteté du peintre. Je crois que la prose est l'honnêteté du poète. Cela posé, la prose de l'essai n'est pas la prose du récit ou du roman. Dans cette dernière, j'affronte le problème de la représentation, c'est à dire de la distance que tout récit creuse avec lui et la vie... Dans l'essai, au contraire, il y a une sorte de littéralité entre le mouvement de la pensée et celui de la prose. Cette littéralité apparente l'essai au poème qui, lui aussi, reproduit littéralement dans son écriture l'événement verbal dont il procède...Sans doute aurais-je dû dire d'emblée : la représentation, c'est la conscience - le moment où la conscience occupe tout le point de vue - ce qui m'aurait conduit à voir que la conscience est décalée dans le poème et l'essai parce qu'elle intervient dans la relecture de l'auteur par lui-même... Puis-je considérer qu'écriture et conscience sont intimement tressées dans le récit ? Oui et non, mais la conscience ne cesse d'être ramené au premier plan par les sorties de la marquise, lesquelles relèvent de ces utilités qui empêchaient Valéry d'écrire des romans. L'essai en est dispensé...
Contrepoint(s): L'édition poétique se présente souvent aujourd'hui sous la forme de textes imprimés à trente, quarante exemplaires, parfois même à un unique exemplaire, le plus souvent accompagnés d'une création graphique. C'est un refuge ?
Bernard Noël : Pas du tout ! La forme d'édition que vous évoquez à sa raison d'être, il me semble, dans la relation que le poème entretient avec l'espace de la page. Cette relation est neutralisée par l'édition industrielle alors qu'elle peut s'affirmer dans des tirages artisanaux qui permettront en effet l'accompagnement d'une création graphique originale et permettent surtout une création typographique. On oublie qu'un poème gagne une sorte de corporalité par la justesse de son impression et que cela rend sensible son inscription dans le "blanc" - lequel cesse ainsi d'être un simple support pour se révéler analogue à l'espace mental qui fut le "lieu" de l'événement poétique...La création graphique participe à cette révélation de l'espace si elle accompagne vraiment le mouvement du poème (au lieu de tenter bêtement de l'illustrer).
Contrepoint(s): Je suis frappé, assez souvent, de la médiocrité des "récitations" proposées aux enfants des écoles. Est-ce une fatalité que de chercher à situer des auteurs et des textes comme spécialement dédiés aux enfants ?
Bernard Noël : L'enseignement veut être utile, il ne peut donc qu'instrumentaliser les "matières"... Quand la poésie sert à exercer la mémoire, elle n'est pas traitée pour ce qu'elle est. Pour qu'elle le soit, il faut qu'elle serve de provocation ou d'excitant, et par là conduise en somme à vouloir en faire autant. Mais il s'agit dans ce cas d'entrer dans l'expérience poétique, de la partager, et non pas d'"apprendre"... L'expérience et le partage entraînent égalité et responsabilité ! Il y aurait là les éléments d'un "printemps" social, que la poésie appelle sûrement...
Entretien épistolaire conduit au cours du mois de février 2001. Merci à Bernard NOËL d'avoir bien voulu donner de son temps à Contrepoint(s), alors même que son calendrier était surchargé. Benoît LECOQ
© Photo x.
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