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Contrepoint(s) numéro 7
> Entretien avec Thierry GUICHARD



Thierry Guichard, vous êtes directeur de publication du Matricule des Anges, par ailleurs vous animez tout au long de l'année de nombreuses rencontres littéraires. Vous militez pour que ce type de rencontres se développe en bibliothèques. Pourquoi rencontrer des auteurs en bibliothèques ?

A priori pour les bibliothèques, le travail consiste à proposer des textes à des lecteurs. Dans la société d'aujourd'hui, il est rarement question de littérature. Beaucoup d'émissions de radio ou de télé où sont invités des écrivains parlent de tout sauf de littérature. En fin de compte les seuls lieux où il est encore possible de communiquer autour de la littérature, ce sont les bibliothèques et ce d'autant plus que beaucoup de lieux de rencontres culturels dans les villes ont disparu (les MJC, les cinémas...). Dans le fait de rencontrer un auteur, ce n'est pas l'auteur qui est important, c'est l'œuvre qu'on a envie de faire découvrir au public. Pour faire connaître cette oeuvre là, il y a deux possibilités : soit l'auteur est très connu et n'a pas besoin des bibliothèques, qu'on peut remplacer par des distributeurs automatiques de livres, soit l'auteur n'est pas connu mais son œuvre paraît importante aux yeux des bibliothécaires. A eux alors d'en faire la promotion, en mettant ses livres sur une table et en l'invitant. C'est le premier objectif de la rencontre : permettre aux lecteurs de découvrir une oeuvre qu' ils n'auraient pas connu sans les bibliothécaires.
Le deuxième objectif, moindre mais non négligeable, c'est de donner une sorte d'aide à la création actuelle, une forme de reconnaissance. On a lu les livres de cet auteur, on l'a désiré, on l'a fait venir : pour lui c'est une reconnaissance.
Le troisième objectif est plus trivial : quand on fait venir un écrivain, on le paie, tout comme un plombier ou un informaticien. C'est une aide directe à la création, ça permet à un écrivain de trouver un peu d'argent qu'il ne trouvera pas avec ses livres ; on sait qu'en France les livres vendus dépassent rarement les 2000 exemplaires, voire 500 en poésie, ça ne permet absolument pas de vivre de sa plume. Voilà les trois bonnes raisons d'organiser des rencontres : faire découvrir un auteur, lui apporter une reconnaissance morale et un soutien financier. Mais il existe de mauvaises raisons, comme celles qui poussent certaines municipalités à faire venir, par l'intermédiaire de l'institution bibliothèque, des vedettes qui leur assurent une forme de publicité.


Rencontrer un auteur, est-ce faire de la littérature ?

Non, absolument pas. C'est au mieux de la médiatisation, de la médiation. Encore une fois, la littérature n'a lieu qu'entre un lecteur et un texte, pas même entre un lecteur et un auteur. Il n'y a pas de littérature en dehors de ça. Parler de la littérature, c'est faire du blabla, de la communication, au mieux de l'information. Mais le but, c'est qu'il y ait littérature. Soit avant, en faisant au préalable circuler les livres dans la bibliothèque, soit après, en suscitant l'envie de lire.


Lors d'une rencontre avec un auteur, faut-il préférer une lecture, un débat ou une conversation entre l'auteur, le public et l'animateur ?

Cela dépend de ce qu'on a choisi de faire. En poésie par exemple, la lecture passe très bien. Une lecture suivie de quelques questions, c'est tout à fait recevable, à condition effectivement que le poète veuille bien lire et lise bien, ce qui est une condition indispensable. Il faut également que les conditions d'écoute soit bonnes, que le jardinier de la municipalité ne passe pas la tondeuse au même moment… Le débat, lui, est intéressant lorsqu'il fait partie d'une thématique, quand autour d'un thème, d'un pays, on réunit plusieurs sensibilités différentes afin que du sens apparaisse. Là on est déjà plus proche de la pensée ou de l'expérience.
La rencontre avec un seul auteur, c'est ce qu'il y a de plus simple et de plus léger. On a parlé d'animateur, mais ce qui est préférable, c'est qu'il ne s'agisse pas d'un animateur professionnel, (ce que je ne devrais pas dire !), mais que ce soit le bibliothécaire lui-même qui anime. Car dans la rencontre avec un auteur, le phénomène primordial c'est la proximité. Voilà ce type que vous ne connaissiez pas et qui écrit des livres qui sont dans la bibliothèque ; moi qui travaille dans la bibliothèque, vous me connaissez tous, parce que vous me voyez aussi chez le boulanger, chez le boucher, j'ai beaucoup aimé et donc je vais lui poser quelques questions pour essayer de voir comment il travaille, comment s'élabore son oeuvre. Je crois que ça c'est mieux que d'avoir dans la salle quelqu'un qui vient animer une rencontre, très professionnellement, mais de façon très distante puisqu'il n'est connu de personne.


Certes, mais le bibliothécaire ne doit-il pas acquérir la maîtrise d'un certains nombre de techniques ?

En effet, c'est un métier, mais mieux vaut ne pas le laisser aux professionnels. Plutôt que de technique, on devrait parler des erreurs à ne pas commettre. D'après moi, il y a trois mots-clés pour animer une rencontre. Le premier, c'est le désir : que celui qui invite désire vraiment cet écrivain, qu'il ait vraiment du désir pour son œuvre et qu'il ait envie de la partager. La deuxième chose, c'est la sincérité, ne pas tricher : ne parlons pas de "livres cultes", "extraordinaires", quand ce sont simplement de bons livres. Soyons sincères. La troisième chose, c'est la simplicité : ce n'est pas parce que c'est un autre métier d'animer qu'il faut tout à coup perdre son naturel. Il faut veiller à rester soi-même, malgré les bafouillages, les petites erreurs. Cela signifie que celui qui mène l'entretien est comme les gens du public, et, comme lui, les gens du public peuvent aimer le livre.


Il faudrait donc intégrer à la formation des bibliothécaires l'apprentissage de la conduite d'un débat, leur apprendre qu'on s'adresse davantage au public qu'à l'auteur ?

C'est une relation triangulaire dans laquelle le sommet n'est pas l'auteur, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Le sommet le plus important, c'est évident, c'est le public. On parle à l'écrivain pour que le public apprenne quelque chose. Alors, effectivement, il faudrait former les bibliothécaires à la médiation et pas seulement à la bibliothéconomie ou au catalogage. Mais il y aurait tellement de choses à mettre dans la formation des bibliothécaires...(rires). Ce qui me paraît essentiel c'est que cette pratique ne devienne pas une pratique surnuméraire, comme la cerise sur le gâteau, mais que le travail de médiation devienne essentiel en bibliothèque, aussi essentiel que l'a été la conservation.


La rencontre avec un auteur, c'est un évènement ponctuel ou un élément parmi d'autres d'une action culturelle globale

Le mieux serait que cela fasse partie, non pas de la politique d'animation mais de la politique d'établissement. C'est ainsi que la bibliothèque se place dans son environnement. Par exemple, à Nîmes, à Montpellier, à Sète, on peut volontiers évoquer le vin et la littérature une année, puis l'année suivante l'espace méditerranéen et la littérature. On peut mettre en place différents thèmes déclinés tout au long de l'année à la fois par des expos, des tables thématiques, par un cycle de rencontres avec des écrivains. Cela permet d'être cohérent, de savoir communiquer auprès de la presse (car on a un objectif) et de définir ceux que l'on invite et ceux que l'on n'invite pas : on est souvent amené à devoir refuser l'invitation de tel ou tel écrivain que le maire voudrait faire venir parce qu'il est prestigieux mais qui n'entre pas dans la programmation retenue. Ou bien on est confronté à l'auteur local qui ne comprend pas qu'on fasse venir un parisien, alors que lui il écrit de la poésie drôlement bien rimée, qu'il est quand même meilleur et que ce serait logique que ce soit lui qui soit invité.


Il y a eu quelques tentatives autour du vin dans la région qui ont eu peu de succès… ?

Oui, des tentatives désastreuses parce qu'il n' y avait pas le désir des bibliothécaires de recevoir les écrivains invités, de prendre en main la manifestation. Dans ces conditions, l'équipe n'étant pas impliquée, on a toutes les raisons de craindre le pire.


Il faut donc un véritable engagement de l'établissement et de son personnel ?

Oui, parce qu'il faut qu'à la banque de prêt le lecteur s'entende dire "Ah tiens, vous avez vu que tel jour on reçoit tel écrivain, je pense que ça vous plaira". Il faut des discussions à l'intérieur de la bibliothèque au moment de la pause-café ou même pendant le travail sur les aspects de l'œuvre. Quand on en arrive là, on a toutes les chances que cela "fonctionne", qu'il y ait du monde, que l'auteur, ayant été désiré, ressente ce désir, qu'il soit très content d'être venu, qu'il en fasse état auprès de sa maison d'édition, auprès des auteurs qu'il rencontre dans d'autres salons : la machine se met en route. Ensuite il est très facile que se mette en place dans la bibliothèque des rencontres mensuelles ou bi-mensuelles, selon le budget.


Certains prétendent qu'il serait bon de ne pas rencontrer des auteurs, le risque étant que le commentaire se substitue au texte ?

Il y a un mot important dans la rencontre, dont on n'a pas parlé jusqu'ici, c'est le mot de frustration. Il faut laisser une part de frustration après la rencontre, ne pas tout dire. Il faut que la rencontre soit un peu apéritive, qu'elle donne envie, au-delà, de manger les livres de l'auteur invité. Il faut tendre vers la lecture et, si les bibliothécaires ont bien préparé l'évènement, la lecture peut aussi avoir eu lieu avant.


Comment préparer une rencontre ?

L'essentiel de la rencontre, ce n'est pas la rencontre mais tout ce qui précède : travailler autrement, créer une dynamique dans l'équipe, nouer d'autres contacts avec le public, etc. On parle toujours du public des bibliothèques, on oublie de parler du non-public des bibliothèques, ou l'on suppose que ce non-public est un public de non-lecteurs alors que c'est parfois le contraire. Je vois souvent, dans les contacts que j'ai lors des animations que je fais pour Le Matricule, de grands lecteurs qui ne vont pas en bibliothèque, pour x raisons et qui iraient si la bibliothèque organisait un accueil d'écrivains qu'ils jugent intéressants mais qu'on n'invite jamais. Ils n'iront pas aux rencontres si c'est d'Ormesson qu'on invite, c'est certain. En revanche, si c'est tel ou tel poète qu'ils aiment bien, ils viendront et seront très actifs par la suite. Le but, c'est d'insuffler autour d'une rencontre une dynamique forte qui sauve la bibliothèque du danger de n'être qu'un distributeur automatique de livres.


Quel auteur inviter ?

La règle essentielle : inviter celui qu'on a désiré, mais désiré parce qu'on l'a lu, et non pas parce qu'on l'a vu à la télé ou parce que tout le monde en parle, vraiment celui qu'on a lu.


Et l'accueil de l'écrivain ?

La façon de recevoir un auteur est la même que celle qui consiste à recevoir un ami. On va le chercher à la gare, on le présente aux invités et on fait en sorte que tout se passe bien. A partir de là, tout se met en place. C'est exactement de cette façon-là qu'il faut l'envisager, et non pas de manière " technique et cadrée ".


On a souvent tendance à limiter les rencontres aux auteurs de roman ou de poésie. Peut-on les étendre à d'autres domaines ?

Bien sûr. Je me souviens par exemple d'une rencontre avec un spécialiste des jardins! Mais ce n'est pas tout à fait la même chose. Le problème de la littérature, c'est qu'on ne sait pas trop ce qu'elle est, on a du mal à la définir. Si on fait venir un spécialiste des religions, toute personne qui s'intéresse à ce sujet peut venir, même s'il ne connaît pas l'auteur invité ; alors que si l'on fait venir un auteur de littérature, tous ceux qui aiment la littérature ne vont pas venir pour autant! C'est beaucoup plus compliqué avec la littérature, c'est pour cela qu'il y a besoin d'une médiation qui ne s'impose pas dans les autres domaines.


Vous qui avez sillonné la France entière, avez-vous en souvenir une rencontre particulièrement mémorable?

(silence). Dans un village complètement perdu du Berry, Mézières-en-Brenne, où il y doit y avoir 300 habitants à peu près, j'animais une rencontre avec Nella Bielsky. J'avais 80 personnes dans la salle. On a commencé à parler de littérature russe puisque Nella est d'origine russe. Elle parle notamment de Mandelstam. Quelqu'un intervient en posant une question très précise sur Mandelstam, ce qui m'a beaucoup surpris et ce qui a beaucoup surpris Nella également, puisqu' évidemment on ne pensait pas que dans ce village au fin fond de la Brenne quelqu'un pourrait seulement connaître le nom de Mandelstam. Nella Bielsky répond et voyant qu'il a d'autres questions à poser, lui demande de revenir en discuter après la rencontre, afin de ne pas focaliser le débat sur cette question qui n'intéresse peut-être pas les autres. A la fin du débat, il est effectivement venu tout de suite, mais pour s'excuser de ne pouvoir rester puisqu'il s'était arrangé avec sa femme : la première heure, c'est elle qui gardait les cochons, et au moment du pot, c'est elle qui venait à la soirée littéraire, et lui qui irait la remplacer! Cette anecdote montre à quel point on a des préjugés sur les publics et sur les lieux. A partir du moment où on désire un écrivain et qu'on le fait venir, on a autant de chance d'avoir du monde et du monde intéressant que si on faisait venir une vedette.


Ça pose aussi la question de la ruralité, de la littérature et de l'écrit. De prime abord, on pourrait penser qu'on a intérêt à organiser les rencontres dans une grande bibliothèque de la région, Montpellier ou Nîmes, plutôt que dans un village perdu des Cévennes.

Finalement, ce n'est pas si sûr que cela. On a souvent plus de monde en milieu rural qu'en milieu urbain parce qu'il y a, d'une part, un manque de manifestations culturelles et qu'ensuite, l'information passe beaucoup mieux dans un endroit où il n'y a pas trop de monde : la bibliothécaire connaît toutes les personnes du village et donc a pu leur en parler directement, ce qui était le cas à Mézières en Brenne.
Je me souviens que j'étais allé une fois à Paris, pour une réunion de préparation des Belles Etrangères. Le secrétaire général du CNL disait qu'il ne fallait pas trop faire de rencontres en province, mais plutôt dans une grosse ville. En me voyant, seul représentant de la province, il me dit "Mais ce n'est pas parce qu'il n' y a pas de monde, au contraire, il y a toujours plus de monde en province qu'à Paris ou dans n'importe quelle grande ville, mais simplement parce que, la rencontre finie, les auteurs sont contents de pouvoir aller en ville, dans les grands magasins, les cinémas, les théâtres..." C'était selon lui la seule raison d'être des rencontres en milieu urbain : une fois la rencontre passée, on peut sortir l'écrivain alors que dans un village c'est beaucoup plus difficile!


En Languedoc-Roussillon, quel est l'auteur à inviter absolument?

J'aurais du mal à donner un nom. Je pense qu'il faudrait commencer par organiser, comme c'est le cas à la bibliothèque d'Achères, tous les mois des rencontres littéraires en partenariat avec la NRF. C'est le directeur de la NRF qui invite chaque fois un auteur, qui dialogue avec lui. Je crois que dans cette région où il y a beaucoup de revues littéraires, plutôt que d'inviter un écrivain, on devrait mettre en place un partenariat avec une revue. Je pense par exemple à Brèves, qui grâce à son réseau et son savoir-faire peut proposer à la lecture des bibliothécaires quelques écrivains chaque semestre. Les bibliothèques choisissent parmi ces auteurs là et ensuite cela va tout seul. Pour quelqu'un qui entame un cycle de rencontres, ce serait je crois une bonne façon de faire.
Enfin, plutôt que de citer un nom d'écrivain, je dirais que c'est en fonction du lieu où l'on est, de l'histoire de ce lieu, des autres manifestations culturelles, des partenariats à envisager avec des troupes de théâtre, des cinémas, d'autres institutions culturelles. C'est alors peut-être l'occasion de mettre en place quelque chose qui puisse durer toute l'année, qui permette de mieux travailler et de travailler à la fois sur la littérature et sur le public.

Entretien réalisé par Benoît LECOQ et Emmanuel BEGOU dans un ancien chai sétois entre dorades et barriques.
© Photo x.


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