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# 9 Michèle
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#7 Thierry GUICHARD - #6
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Jean-Claude PIROTTE - #2 Maïthé
Vallès-Bled - #1 Michel GUEORGUIEFF
- #0 Michel PIQUEMAL

Contrepoint(s)
numéro 9
> Entretien avec Michèle Sales, auteur de "La Grande
maison"

Michèle
Sales, depuis de nombreuses années vous êtes en contact
avec le milieu pénitentiaire, particulièrement dans
le domaine culturel, quels sont les chemins qui vous ont menée
à " La Grande Maison "?
La Grande Maison est le livre de mes chemins. " J'écris
pour me parcourir " dit Michaux. On ne cesse pas de se parcourir
quand on affronte dans son métier des gens qui semblent être
arrivés au bout d'un chemin. Longtemps j'ai vécu ces
rencontres avec la prison avec la sensation que là était
le bout. Le bout d'un chemin, l'impasse de vies qui se cassent.
Moi, pour aller dans les prisons, je parcourais les routes d'Aquitaine,
non pas comme on se promène, légèrement, mais
comme si les routes aboutissaient toutes à des murs. Je refaisais
à chaque fois les trajets sachant que je n'y étais
pas libre, que les murs attendaient.
J'apportais un peu l'extérieur, mais surtout je repartais
chargée de l'intérieur. Je n'étais pas seule.
D'autres avaient fait ces chemins et jour après jour je leur
racontais ce que j'avais vu, entendu, senti. Tout cela se transformait
en mots, les mots en phrases, les phrases en textes écrits.
Les chemins ont fini par se rejoindre, et prendre un sens.
Pourquoi cette attirance pour ce milieu et quel intérêt
en retirez-vous en tant que jeune auteur ?
Quelle attirance ? Voilà bien une question que je rejette.
Il n'y a rien d'autre que l'opportunité d'exercer mon métier
de bibliothécaire d'une façon différente, créative,
nouvelle. Pas de fantasmes préalables, pas de crime caché,
pas de rachat, pas d'utopie.
Mais une volonté, oui, une affirmation d'ordre politique,
d'aller les yeux ouverts là ou une société
va enfouir ce qu'elle ne veut pas voir, et ne pas savoir d'elle
même.
L'intérêt pour l'auteur devenu a été
d'être confronté physiquement à cette réalité.
Vous venez de publier un livre " La grande maison "
où l'action se situe dans une prison. Est-ce un message ?
Sérieusement, si on travaille depuis 10 ans dans les
prisons, et qu'on écrit un livre qui parle de la prison c'est
sans doute qu'on a des choses à en dire. Mais beaucoup de
gens l'ont déjà fait. Mon intention n'est pas que
ce livre " serve ". Je n'ai personne à dénoncer,
personne à édifier, pas de bilan à faire. Je
laisse à chaque lecteur la possibilité de s'approprier
des images, des situations, des impressions. Rendre ces choses visibles,
si l'écriture peut servir à cela. A chacun ensuite
de se poser des questions, et de regarder avec des yeux avertis
ce que notre société propose comme solution universelle
à tout ce qui la dérange.
Comment et d'après quels exemples ou points de vue avez-vous
intégré le personnel de détention à
votre fiction ?
J'ai rencontré en prison des surveillants, des directeurs,
des travailleurs sociaux. Je respecte ces gens qui exercent une
fonction particulièrement difficile que nous tous, citoyens
français, leur avons confié. Ils sont nombreux et
différents les uns des autres. Leurs missions sont multiples
et difficiles, les moyens qu'ils ont pour les exercer insuffisants.
Ceux qui apparaissent dans mon livre ne sont ni meilleurs ni pire
que d'autres. Ils subissent un système, un règlement,
la pesanteur des architectures. Je crois qu'ils ont au fond d'eux
ce sentiment de l'absurde qu'on leur fait vivre au quotidien. Certains
se battent, d'autres se protègent, certains réagissent
avec violence, d'autres avec infiniment d'humanité.
Il existe dans les prisons des bibliothèques, des ateliers
d'écriture, des activités culturelles. La situation
est-elle idéale?
Tout cela existe, régulièrement ou ponctuellement.
Quel serait l'idéal ? Après des années de pratique
en Aquitaine il me semble que la seule chose qui en vaille vraiment
la peine, celle dont on prépare ainsi l'éventuel surgissement
c'est la rencontre entre des personnes et la rencontre avec l'art.
Mais cela ne peut arriver qu'en multipliant les occasions, en explorant
les divers champs artistiques, en combinant les ateliers de pratique
qui permettent les rencontres avec la diffusion de spectacles de
qualité, en n'ayant aucun à priori sur ce qui est
susceptible de " marcher " ou non, et plus encore en faisant
confiance aux artistes qui ont une démarche exigeante.
Si non, quels sont selon vous les efforts à faire dans ce
domaine ?
Des budgets, des salles, une volonté politiquement affirmée
par les ministères concernés, suivie par des effets
concrets sur tout le territoire, une formation obligatoire du personnel
pénitentiaire sur l'intérêt des entrées
culturelles dans les prisons. Les textes existent, leur mise en application
reste aléatoire.
Selon vous et d'après votre expérience, qu'apporte
la lecture et à fortiori l'écriture à un individu
en enfermement ?
Jean-Michel Maulpoix dit qu'écrire c'est aggraver, aller
plus durement dans le mal, mais pour mieux se reconstruire. Ceux qui
acceptent cet enjeu et qui y sont accompagnés par un auteur
ayant lui même expérimenté cela sont en chemin
vers la reconquête d'eux-mêmes. D'emblée la prison
exclut et rejette toute forme trop mièvre de ces expériences.
Ce compagnonnage existe aussi bien dans l'atelier d'écriture
que dans la lecture. Lire c'est une rencontre. Ceux qui sont derrière
les murs, et ceux qui vivent toutes sortes d'enfermement sont avides
de rencontres. J'ai vu en prison de vrais lecteurs, de ceux qui prennent
le temps de se poser des questions, de se laisser étonner,
qui veulent savoir pourquoi, et comment, qui prennent fait et cause
pour des personnages, qui s'identifient, qui vivent vraiment un livre.
D'autres, infiniment plus nombreux, ne fréquentent les bibliothèques
que comme un lieu convivial, l'occasion de se parler, de se tenir
au courant de l'actualité. Dans tous les cas c'est la parole,
ce sont les mots qui circulent.
Vous faites partie de l'équipe " remue.net " qui
défend la lecture et l'écriture votre engagement se
poursuit auprès du grand public pourquoi ?
Remue.net est le site littéraire qui a été
créé par François Bon il y a quelques années.
Ce site s'est beaucoup développé et est maintenant géré
par une association. Il est régulièrement alimenté
par une équipe de quelques personnes, qui chacune dans son
domaine, propose des informations, des textes, des liens avec d'autres
sites littéraires. En même temps ce site est un laboratoire
des écritures contemporaines grâce à la revue
en ligne actuellement bimestrielle. Une autre de ses caractéristique
est de faire une part importante aux ateliers d'écriture.
Je fais partie de cette équipe par amitié, par fidélité,
et aussi parce qu'il me semble que la posture est juste : être
au carrefour de ce qui se fait de meilleur en littérature et
en proximité totale avec les jeunes qui écrivent dans
les ateliers, savoir reconnaître ce que nous devons aux écrivains
qui nous ont précédé et s'ouvrir sur des expérimentations
de la langue, utiliser la technologie Internet capable du pire pour
en faire du meilleur. Je suis très fière de faire partie
de l'équipe de ce site, et souvent étonnée que
mes collègues des bibliothèques l'ignorent ou l'utilisent
peu.
Avez-vous un exemple particulièrement fort vécu lors
de vos actions dans le milieu carcéral ?
Beaucoup de moments forts, bien sûr. Mais celui-ci, très
récent. Dans une bibliothèque de prison un débat
a été organisé avec un philosophe sur ce qu'est
l'imaginaire. Autour de nous une exposition de photographies, le résultat
d'un atelier mené très récemment dans cette même
maison d'arrêt par un jeune artiste photographe. C'est très
beau, très étrange. Une trentaine de détenus
sont là pour le débat, dont ceux qui ont fait les photos.
Un jeune garçon prend la parole. Pour lui tout ça ne
veut rien dire, c'est bidon, il prend comme exemple ces photos - un
triptyque - qui représentent une main qui tient un uf.
La main se serrer, puis s'ouvrir, et puis l'uf est à
peine soutenu du bout des doigts. Il parle de ça au tout premier
degré, mais l'auteur de la photo est là et il explique,
l'uf, la vie possible, écrasée, puis la main qui
s'ouvre, puis l'uf presque seul. Et peu à peu la discussion
s'engage, imagination, imaginaire, symbolique, se représenter
le monde, se représenter à soi-même sa place dans
le monde. Le philosophe parle très peu, mais eux d'abondance,
on a ouvert une porte, une brèche pour l'imaginaire. Et même
ceux qui n'ont rien dit, qui peu à peu se sont rapprochés
du cercle des chaises et partagent maintenant les chocolats et les
gâteaux, parlent entre eux des photos. Il y a dans la bibliothèque
un air de fête, ce qui est partagé c'est une émotion
nouvelle, un éveil, une naissance. On fête la naissance
d'un jeune homme à l'imaginaire.
Entretien avec
Michèle Sales, auteur de " la Grande maison " au
édition du Rouergue et chargée de mission pour le développement
de la culture en milieu pénitentiaire en Aquitaine.
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