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Contrepoint(s) numéro 2
> Katherine Mansfield
Un inédit Charles Juliet



C'est la nuit, et bien que tu sois épuisée, tu n'arrives pas à dormir. Hier tu as craché le sang et tu ne peux t'empêcher de penser à la mort. Tu es au-delà du désespoir, au-delà de l'épouvante. Tu sens que ta fin approche et tu rassembles les dernières forces qui te restent pour trouver l'énergie d'ajouter encore quelques pages, peut-être encore une ou deux nouvelles à celles que tu as déjà tirées de tes limbes. Ce besoin d'écrire qui s'exacerbe, il t'épuise en même temps qu'il renforce ton envie de vivre, ta détermination à faire face, à lutter jusqu'à ton dernier souffle.

Miracle des mots, de la littérature ! Tu as disparu il y a quelques décennies, mais les recueils de nouvelles et les volumes de correspondance que tu nous as laissés, continuent à nous communiquer de la vie et à te maintenir présente parmi nous. Pourtant, morte à trente-quatre ans, tu n'as eu que bien peu de temps pour créer, et tes livres n'occupent qu'une place réduite sur un rayon de bibliothèque. Mais en écrivant, tu as eu le constant souci d'être vraie, et dans la mesure où les mots vrais portent en eux une inépuisable énergie, tu demeures pour ceux qui t'apprécient cette compagne près de laquelle ils aiment à revenir.

Lorsque je referme tel ou tel de tes livres après en avoir lu quelques pages, je te rejoins en cette heure nocturne où tu ne peux trouver le sommeil. Ton corps amaigri. Ton visage émacié. Tes cernes. La gravité de ton regard. La toux caverneuse qui te secoue pendant de longues secondes et t'oblige à poser la plume. Cette tragédie, tu l'as vécue loin de ton père et de tes sœurs qui vivaient en Nouvelle-Zélande, loin de cet homme que tu aimais et qui vivait à Londres. A cette époque, on pensait que le climat du Midi de la France convenait aux tuberculeux, et c'est ainsi que tu as passé tes dernières années à Menton, Bandol.... dans des pensions ou des maisons louées, soit dans une totale solitude. Toi qui étais encore jeune, qui aimais tant la vie, qui la savourais en la moindre de ses manifestations, par quelles terribles souffrances tu as dû passer au long de ces jours et de ces nuits où tu sentais que tes forces t'abandonnaient, que tu glissais inévitablement vers ta fin.

Tes dernières semaines furent effroyables. Dans la pensée que tu trouverais là un recours, peut-être une ultime quoi qu'improbable chance de guérison, tu avais rejoint près de Fontainebleau cette communauté réunie autour de Gurdjeff, un homme plus que douteux. Au lieu d'adoucir ton calvaire, ils t'ont fait vivre dans des conditions aberrantes, et ta mort en fut précipitée ! Tout semblait s'être ligué pour que tu fusses soumise à une épreuve extrême, une épreuve qui te contraindrait à aller encore plus avant sur ce chemin qu'il te fallait parcourir.

Lorsqu'après avoir décidé de quitter la Nouvelle-Zélande, ton pays natal, tu étais venue t'établir en Angleterre, tu avais traversé des années incertaines et chaotiques. Privée de ressources, obligée à te débattre dans un monde que tu découvrais et qui te jetait en plein désarroi, maîtrisant peut-être mal un excès de vitalité, tu avais vécu maintes douloureuses expériences. S'y étaient ajoutés deux deuils qui t'avaient profondément affectée : celui de ton jeune frère très aimé, disparu dès les premiers mois de la Grande Guerre, puis celui de ta mère, terrassée par une attaque que rien ne laissait prévoir. Ensuite, atteinte de tuberculose, tu avais dû t'exiler en France et le besoin d'écrire s'était fait plus impérieux. Sous l'effet de ces différents facteurs, celle que tu allais devenir n'aurait que peu en commun avec celle que tu avais été.

Cette souffrance qui travaillait ta pâte, elle t'a érodée, affûtée, épurée, de sorte que mois après mois, année après année, approfondissant tes racines, tu t'es lentement transformée. Dans tes lettres, tes notes de Journal, on te voit te centrer, grandir, rayonner une lumière toujours plus vive. Tu vivais très exactement ce que tu écrivais : "la souffrance doit devenir de l'amour".




Dernières publications :
- Ce long périple. Bayard, 2001
- Un lourd destin. POL, 2000
- Attente en automne. POL, 1999


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